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Leatherheads / Be kind rewind

  


 

 

 

Le conditionnel passé de l’immaturité

 

Liquidons tout de suite un malentendu, les derniers films de Clooney et Gondry ne sont en rien des films sans importance et sans envergure. Au contraire. Et étrangement, ils semblent faire partie d’un même ensemble, un sorte de diptyque retro étrange convoquant tour à tour les grands hommes du cinéma classique américain (Howard Hawks, George Cukor, Preston Sturges, Frank Capra… à eux deux, Clooney et Gondry invitent tous les incontournables) pour poursuivre une même vision.

 

Au départ, deux idées formidables :

Pour Gondry, c’est un paranoïaque loufoque (Jack Black) qui efface par accident tous les films VHS du vidéoclub de son ami (Mos Def) après l’attentat raté d’une centrale électrique. Résultat : pour masquer la gaffe, ils refont en mauvaise vidéo tous les films de leur stock.

Pour Clooney, une équipe de quarantenaires joueurs/tricheurs de football américain se retrouve fauchée et rameute la jeune star du football américain pour populariser ses débâcles provinciales.

 

D’un côté comme de l’autre, une même question : comment tricher aujourd’hui ?

Certes, les deux films font tout deux appel à la nostalgie (Clooney va même jusqu’à nous imposer l’image nostalgique « dégoulinante de miel » dont nous parlait Todd Haynes). Mais plus que ça les deux films reposent sur un constat d’échec : aujourd’hui, il est impossible de tricher ; il faut revenir en arrière pour se rappeler l’époque où une telle arnaque était encore possible. Solution de facilité, à l’évidence.

Néanmoins, là où les deux films restent tout de même formidablement déroutants, c’est dans leur gestion du burlesque – genre grandiose du désordre et de l’irrespect – face à une dominante économique toute puissante. 

 

Pour Gondry, c’est simple, le cœur remplace la machine. En gros, il s’agît de donner un nouveau sens à l’expression VOD (Video On Demand) en proposant directement, (humainement) aux clients quels films ils voudraient qu’on leur fasse, et de le faire pour eux. On remplace le système global de la VOD (accessible à l’humanité toute entière via Internet) par une économie intime (accessible aux habitants curieux du quartier de Passaic, New Jersey). Du même coup, on fonde une opposition entre la communauté et la globalité, ou plutôt, entre la petite ville provinciale et la grande ville américaine.

Ce que nous montre Gondry, donc, c’est cette petite économie pastorale à l’âge de l’électronique. Tous cela pour dire, en fin de compte, qu’elle disparaît ou a déjà disparu, dévorée par l’industrie lourde des majors, légitimée par le gouvernement américain lui-même.

Au fond, c’est un retour en arrière que nous propose Gondry. D’abord, grâce à l’idée d’imposer des VHS dans un film contemporain (objet antique d’un monde qui aujourd’hui relègue dans nos placards le dvd, au profit des formats Haute Définition). Évidemment, c’est un détail. Mais à la fin du film, on découvre projeté sur un grand drap blanc un film burlesque (se déroulant justement dans les 20’s) totalement nouveau, fait par nos deux zigotos et montré à la petite communauté comme leur dernier film (ou peut-être le Premier Film, tant celui-ci possède une fonction mythologique on ne peut plus claire). Le mécanisme du film tout entier devient limpide et repose sur deux types de personnages : d’un côté, on a le vieux patriarche, patron du vidéo-club (Danny Glover) qui court après le marché moderne et se fait semer à tous les coins de rues. De l’autre, nous avons les deux garnements, regardant vers le passé pour trouver la solution au présent. 

 

Partant de cette jolie et enfantine petite utopie (rien n’est mieux que dans notre petite province de magouilleurs, lieu culte du « pas vu, pas pris »), Clooney, lui, opte pour une vision plus large du monde. Son film pourrait même être l’explication du monde normé de Be Kind, Rewind, que Gondry a relégué hors champ (seulement manifesté par Sigourney Weaver et un rouleau compresseur). Pour faire survivre sa petite entreprise, il faut s’en remettre aux puissants, c’est-à-dire pour Clooney faire appel à un agent riche et peu scrupuleux (Jonathan Price). Mettons en pause la lutte des classes du film de Gondry pour montrer dans le film de Clooney comment, à un moment de l’histoire, on a tenté une collaboration naïve.

Ce sur quoi joue Leatherheads, c’est la circulation (possible) entre la grande entreprise et le petit artisanat (ce n’est jamais le cas dans Be Kind Rewind), dans le but évident de s’enraciner dans l’ontologique, c’est-à-dire dans un monde où le commerce est devenu la loi fondamentale. Parler des bienfaits du libre-échange serait une erreur parce que Leatherheads possède une dimension faustienne très claire : Jonathan est le diable et George signe avec lui dans le but de populariser le sport qu’il aime. Comme dans tout récit faustien, le prix à payer est lourd, si lourd qu’il faut émerger la lourde question éthique (on empruntera la formule de Emile Hirsh dans Girl Next door) : « Was the juice worth the squeeze ? »

 

Néanmoins, avant d’arriver à cette question finale (qui ne peut, en toute logique, avoir de réponse), le film va mettre en forme de manière burlesque cette circulation. C’est d’ailleurs par là que s’exprime la vision de Clooney sur son monde. La principale arnaque que perpétue le personnage de Geogre Clooney consiste donc à se déguiser en l’adversaire. Une armée de policiers vous poursuit ? Soit ! On en assomme deux et leur prend leurs vêtements. L’équipe adverse gagne la partie ? Soit ! On se maquille en un joueur de l’équipe adverse pour que leurs membres vous donnent généreusement le ballon et vous laisse marquer le point. Et ainsi de suite…

Comment donc tous ces déguisements sont-ils possibles ? Parce que Clooney nous aura clairement dit que sa petite province est un lieu où l’on cultive la différence (par la triche par exemple), quand la grande ville et la grande entreprise (ou plus grossièrement tout environnement bourgeois) génèrent la multitude du même. C’est ce qu’expriment tous les uniformes que l’on voit dans le film, mais il n’y a pas qu’eux qui expriment cette idée. Une scène très drôle symbolise toute la critique que porte Leatherheads : un client d’un hôtel luxueux menace de se jeter par la fenêtre. En bas de l’immeuble, des pompiers ont tendu un filet et la propre mère du personnage tente de le dissuader d’un tel geste. Et bien, le personnage qui tente de se suicider et sa mère sont interprétés par le même acteur. Voilà une manière de dire que l’uniformisation de la bourgeoisie n’a tout simplement aucune limite et qu’un seul visage suffit à représenter une famille, tous sexes et toutes générations confondues.

 

On peut en venir maintenant au cœur des deux films : copier l’adversaire comme acte critique et militant. Évidemment, nous sommes dans une optique totalement marxiste (mais pas seulement) qui visera à dire que représenter le mal, c’est en faire la critique, c’est nous aider à en prendre conscience. Ici littéralement, on re-fait le mal ou on se place du côté des méchants (c’est là évidemment la faiblesse du Gondry : l’apologie un peu fausse du petit film fabriqué versus le blockbuster). Mais d’une certaine manière, tout reste très puéril et naïf, deux éléments qui sont le moteur d’un retour très littéral en arrière et d’une tendance à la nostalgie.

H.D. Thoreau ne disait-il pas dans Walden ou la vie dans les bois : « Si un homme ne suit pas la cadence de ses compagnons, c’est qu’il entend un autre joueur de tambour. Laissez-le marcher à la cadence de la musique qu’il entend, quelle qu’en soit la mesure ou la distance ». Évidement, se dissocier de la « cadence de ses compagnons », ce n’est pas forcément prendre de l’avance, c’est aussi rester en retrait. Cet acte symbolique se retrouve ici dans Be Kind Rewind et Leatheheads, exprimé à travers un goût persistant de la délinquance, le refus de la norme, l’amour du jeu.

 

Ce sont assurément des films d’adolescents, armés de leur idéologie abstraite (ce qu’on a appelé assez bêtement justement « comédie naïve ») au service d’une cause pas forcément très juste.

Et Leatherheads a ceci de particulier qu’il exploite très bien l’antagonisme jeunesse/vieillesse. Parce que si John Krasinski joue le rôle d’un jeune étudiant, c’est bien lui qui représente la respectabilité sociale, le respect des règles, le professionnalisme. George Clooney (qui pourrait presque être son père) joue au contraire l’amateur, sans qualification, irrespectueux des règles, celui qui aime jouer à sa façon, quelle qu’elle soit. Tout cela nous amenant à une vision sombre de la jeunesse, ou plutôt à une vision enthousiasmante d’une soi-disant « maturité » de l’homme. Il est donc toujours possible, à plus de quarante ans, de jouer, de tricher, de trouver une ou deux magouilles pour se faire de l’argent sans avoir recours à cette chose horrible qu’on appelle « travail » ? Bien sûr, sinon qu’est ce que le cinéma ?

 

Cet idéal a certes été trahi, dans ces deux films, par le monde qui ne peut se faire à cette idée insupportable (monde préférant transformer l’homme en « professionnel » et peut-être à terme le professionnel en robot). Donc, quoi qu’il en soit, l’innocence est destinée à être perdue. Néanmoins, ces deux films sont deux différentes tentatives de reconquête de celle-ci. 

Et on en arrive à une idée magnifique : une célébration de l’immaturité, de sa fougue, son irresponsabilité, sa profonde nature désobéissante. Ne pas rentrer dans le rang. Ne plus rester dans le rang. Il n’y a rien de plus révolutionnaire et humaniste finalement.

 

Daniel Dos Santos

 

 

 

 

 Réalisation

George Clooney

 

 Interprétation

George Clooney

Rene Zellweger

John Krasinski

Jonathan Pryce

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

28 avril 2008

 

 

 

 Réalisation

Michel Gondry

 

 Interprétation

Jack Black

Mos Def

Danny Glover

Mia Farrow

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

5 mars 2008

 

 

 

 

 

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