Lenny and the kids – Joshua & Benny Safdie
L’enjeu
Lenny, père grand petit paumé, a la garde de ses enfants Frey et Sage deux semaines par an. Et, forcément, le père est autant à côté de ses pompes que ses deux gosses qui apprennent à faire leurs lacets. Dans un Brooklyn aux faux airs de cour de récré, une partie de funambulisme entre jeu et enjeu s’amorce, faisant souffler une brise très fraîche sur ce film, une brise qui n’a rien à voir avec la bourrasque indie cool et branchée qu’un certain cinéma a tendance à avoir – ce genre de bourrasque qui vous fait un petit effet coiffé-décoiffé tout à fait trendy.
D’accord, les lettres du génériques écrites à la main, avec cette indécision faite maison, ça peut agacer. De même que la musique vinyle qui vient envelopper des plans tremblés, noyés dans un grain so vintage et une mise-au-point incertaine. Sauf que cette légerté des moyens, qui rappelle autant les tournages de la Nouvelle Vague que les filmages nocturnes de Cassavettes, relève d’une nécessité diamétralement opposée à la posture arty qu’on trouve, par exemple, dans London Nights, sorti cette semaine également. Un jour, un ami m’a expliqué qu’un poseur, c’est un type qui s’habille comme un skater mais qui va au skate-park simplement pour boire des bières et draguer des filles. Tandis que le skater il a besoin de s’habiller comme un skater (utilité des Nike SB résistantes, du pantalon déchiré à cause des chutes – l’homme souffre pour sa passion, etc). Il y a un fossé entre le tremblé clipesque d’Alexis Dos Santos et le cheap nécessaire des Safdie – le premier, c’est un poseur, les second, non. Et ça, c’est parce qu’il y a dans Lenny une urgence : l’urgence du jeu (donc du vivre).
Lenny est un joueur, ce qui est d’ailleurs le signe le plus manifeste de son immaturité. L’ouverture du film, comme souvent, contient tout : Lenny va acheter un hot-dog et, en passant par dessus la barrière d’un parc, il se casse la gueule. Tout fier de lui, il rit. Il rit tant et si bien (et si longtemps) qu’on finit par croire qu’il essaye de se persuader que c’est drôle. Allongé dans le parc, son irrespect des règles du jeu (des choses aussi connes que « tu rentres dans un parc par le portail, pas en sautant au dessus du grillage), le pose en funambule social : Lenny croit que tout est un jeu, que rien n’a d’enjeu, et c’est, justement, ce qui fait l’enjeu du film. Car forcément, un funambule, ça se casse la gueule : qu’il croise un clochard noir en faisant le pitre avec ses gosses ou qu’il manque de se faire braquer par un vendeur à la sauvette, Lenny sauve la face par une pirouette (au hasard : marcher sur les mains) qui fait de lui le daddy le plus cool de la terre, mais pour nous, les apparences ne sont pas sauves : Brooklyn (on dira plus généralement : la ville) n’est pas juste un énorme terrain de jeu, comme voudrait nous le faire croire l’insouciance de tant de films indie. Lenny jongle ainsi constamment avec ses propres règles (on pourra multiplier les exemples de règles posées et de règles trichées, tout au long du film), ce qui, forcément, lui joue des tours : dans une scène très réussie, il taggue un grand DAD sur un mur, croyant et signant que Brooklyn est son terrain de jeu à lui, et que DAD, c’est son blaz, son surnom (littéralement : son rôle – d’individu social, de comédien), mais il se fait embarqué manu militari par des flics excités. Le malheur de Lenny, c’est qu’il prend tout à la rigolade alors que les autres prennent tout au sérieux. Et du coup, il ne contrôle rien du tout : les petites rappels à l’ordre et les gestes glissés dans le jeu, les brusques retours au sérieux de Lenny le montrent constamment sur la corde raide, voyant le jeu qu’il met en place déraper à chaque instant. S’il y avait une question à extraire de ce film (car on le sait bien, un film pose toujours une question), elle serait la suivante : à quel moment et pourquoi on rentre dans le jeu ?
D’ailleurs, c’est peut-être ici que j’émets les quelques réserves que j’ai vis-à-vis du film : on aurait bien aimé que les enfants ne soient pas dupes tout le temps, qu’ils aient davantage conscience de ce qui leur arrive, car ils semblent réduits à des spectateurs du numéro de leur père au lieu d’être de réels personnages. Là où le jeu de Lenny est constamment secoué de fébrilité, dans la précipitation d’un show must go on qui lui donne toute son épaisseur, eux sont, dans le meilleur des cas, de turbulents compagnons de jeu( et dans le pire des cas, des témoins avec un ptite bouille mignone).
Il y a une joyeuse fébrilité, en fait, dans Lenny. Il y a autant de lenteur que de fulgurance, deux mouvements contradictoires qui tendent le film comme un ressort. J’ai parlé de règle du jeu, celle que Lenny crée en permanence pour ses gamins (pas de jeu sans règles), mais aussi les règles sociales qui l’entravent, et qu’il est incapable de respecter. La première et la meilleure de ses règles c’est, forcément, celle du temps. Car le temps de Lenny est borné : il a deux semaines avec Frey et Sage par an, la durée d’un film à les supporter, ou alors la durée de l’attente (le semi-coma). A cause de ce temps qui tranche, Lenny est en rush – il court, toujours. Une vague impression m’a rappelé Il était une fois un merle chanteur, magnifique film d’Otar Iosselliani où les journées de Gia, percussionniste dans un orchestre, sont limitées par les trois coups de timbales qu’il donne en début et en fin de concert – entre les deux, il va prendre un coup avec ses copains, ses conquêtes, etc. La nécessité de vivre vite naît de ce constant état d’urgence (revenir à temps pour donner les trois coups de timbales en fin de concert), qui aboutit à la mort : alors qu’il traverse la rue, Gia se fait renverser par une voiture. Dans Lenny, on frôle la mort de peu quand le père donne à ses enfants un somnifère puissant, par manque de temps, geste qui donnera lieu à un beau moment d’attente silencieuse et angoissée.
Car l’autre force de tension de ce film, c’est sa lenteur. Je ne parle pas ici de plans qui s’étirent mais simplement de la lenteur avec laquelle les petits problèmes ordinaires sont résolus (Où mettre la salamandre ? Comment réveiller ses gosses ? Par où passer s’il n’y a pas de métro ?). Chaque décision du banal prend ainsi une ampleur surdimensionnée, révélatrice de la gravité qui sous-tend le jeu, faisant de la vie quotidienne un combat (c’est un lieu commun, mais c’est si vrai !).
Quant à l’utilisation du métier de projectionniste, les Safdie s’écartent très rapidement de la mise-en-abîme lourdingue de la ‘figure du réalisateur’ pour, simplement, boucler la bobine : Lenny est un reflet des Safdie, il projette les films dans la même urgence que Josh et Benny font les leur. Les deux frères convoquent le cinéma comme mécanique : le cinéma, c’est une pellicule qui défile à toute vitesse, dans un appétit du temps qui passe, une vie à bâtons rompus, etc. L’urgence du film, qu’on appelle ça.
Le jeu c’est, mieux qu’une évasion dans un monde irréel, l’intelligence des Safdie de faire apparaître les choses à partir de rien du tout. On pourrait appeler ça de la magie. Par choix autant que par nécessité, ce qui reste du film, c’est surtout une débauche d’énergie qui brasse du rien pour lui donner corps – beauté de l’ordinaire. Ainsi, Lenny se démène pour amuser ses gosses avec le peu qu’il a : dans la belle scène de ski nautique, voyant ses gamins impressionnés par un gros monsieur tracté par le hors-bord, daddy se lance dans une partie de pêche au saumon à la main. Saisissant de l’air, il réussit à nous convaincre que la transfiguration des choses par le jeu et la créativité suffit à émouvoir.
C’est un peu ça, la magie des Safdie : avec une caméra et trois francs six sous, parvenir, deux heures durant, à nous captiver par le spectacle du banal et du rien du tout.
Noé Bach







Noé, c’est très juste et je n’aurai pas dit mieux du Safdie Power.
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