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Le Nouveau monde vu par Daniel Dos Santos |
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De ce vivant état imaginaire
« Hours like moments, Days like years, Walked into the golden age, Stood on the shores of the new world » 1
Lorsqu’en 1999, Terrence Malick sort un film, The thin red line (La Ligne rouge) après avoir quitté le monde du cinéma depuis plus de vingt-et-un ans, les spectateurs, la presse et le public cinéphile en général est considérablement intrigué. Que peut valoir Malick aujourd’hui ? Quel film se cache derrière cette étrange et elliptique bande-annonce ? Quels hommes se cachent derrière ces casques qui recouvrent la majeure partie de l’affiche ? En 1999, Malick surprit et déboussola le monde du cinéma : il est non seulement le grand cinéaste qu’il fut jadis mais il est maintenant un des seuls au monde à vouloir et à pouvoir transcender le cinéma, aller plus loin mais sans s’éloigner, chercher en soi ce qu’est le monde, ce qu’est l’amour, ce qu’est la mort, ce qu’est ce film étrange qui semble résonner à l’intérieur de chacun sans que nous puissions raisonnablement l’expliquer. Un chef-d’œuvre était né.
Aujourd’hui, un film de Terrence Malick s’attend comme pouvait s’attendre un film de Stanley Kubrick. Tout le monde le dit puisque tout le monde le sait. Seulement voilà, après quatre films, les motifs évidents ne se répètent pas seulement mais s’emmêlent. Sans nier aucunement l’originalité d’un tel sujet, des moyens mis en place, l’approche unique prise par le réalisateur, irrémédiablement Le Nouveau monde rappelle les anciens films de Malick (et plus particulièrement Days of heaven et The thin red line) tout en leur restant inférieur.
Tout d’abord, on est en droit de penser que Le Nouveau monde serait une suite de The thin red line puisque le premier plan du film (des bateaux arrivant sur une île paradisiaque) se reflète parfaitement avec le dernier plan de The thin red line (des bateaux quittant une île paradisiaque) et dès ce premier plan, on sent une certaine trahison ou un certain bégaiement de l’auteur, le désir de parler de la même chose, de la même manière. The thin red line était pourtant un chant mortuaire, bien que paradoxalement un hymne à la vie, et la reprise thématique du film, transposée pour l’occasion à l’époque des conquistadors ne semble qu’un complément de programme, d’autres mots pour un même poème initialement plus unique et sublime. Certes, l’idée de voir sur grand écran la reprise du mythe de John Smith et Pocahontas par le plus grand poète que le cinéma ait jamais porté offre déjà des promesses. Un film de Terrence Malick ne peut certainement pas être un film commun, ni foncièrement un mauvais film. Seulement, cette approche frontale de l’amour ne profite pas à Malick tout comme elle n’était pas le principal sujet, la principale ambition de Days of heaven, film-clé de l’amour chez Malick. Ainsi comme dans Days of heaven ou un épisode subtil de The thin red line le film trace l’histoire d’un triangle amoureux. L’histoire d’un amour originel, fort et à priori immuable (John Smith/ Pocahontas dans Le Nouveau monde, Bill et Abby dans Days of heaven, Jack Bell et sa femme dans The thin red line) brisé, détruit par l’homme, par son absence volontaire ou non, consciente ou non et qu’un autre homme viendra peu à peu « remplacer » (John Rolfe dans Le Nouveau monde, le propriétaire fermier incarné par Sam Shepard dans Days of heaven, le capitaine cité uniquement dans une lettre de sa femme au soldat Bell dans The thin red line). Le Nouveau monde répète donc grossièrement ce motif poussé jusqu’à l’épure nostalgique, onirique et elliptique dans The thin red line. Etrangement, l’idéal amoureux s’en voit tout de suite démythifié. Cet amour se ressent peu ou moins qu’auparavant et si le sentiment d’amour germe au cours du film, c’est à partir d’une bien maigre graine.
Malick se laisse donc aller à ses envolées de lyrisme, sa contemplation poétique et laisse à eux-mêmes les personnages de John Smith et la princesse indienne Pocahontas, ce symbole de rencontre amoureuse originelle, principe féerique par excellence, dans leurs hautes et fines herbes courbées par une brise divine. Car pour ce qui est de la poésie et de la pensée philosophique de Maître Malick, les éléments qui semblent posséder l’homme sont toujours aussi sincères et beaux dans leur complétude. Est-il seulement possible de pousser la réflexion sur l’homme, sont rapport à la nature, sa force unique, son individualité, son amour plus loin que là où The thin red line a pu aller ? Apparemment, non. Le Nouveau monde devient alors paradoxalement plus concret et terre à terre que le précédent film de Malick. Paradoxalement parce que les « envolées lyriques » de Malick, les douces contemplations de la nature, le calme, le bruit du vent qu’aucune voix ne vient briser, une certaine musicalité de l’image qui lui est vraiment particulière, toutes les caractéristiques du cinéma de Terrence Malick voient ici leur paroxysme tant et si bien que l’on est en droit de penser que l’auteur perd pied avec la réalité, l’aspect plus concret du film.
Mais si le film semble devoir beaucoup au livre de David A. Price Love and hate in Jamestown, référence historique des plus précises même s’il ne possède pas la poésie de Malick, c’est avec un livre bien plus ancien que la comparaison serait plus intéressante et le rapprochement tout aussi évident. A cette époque même où les colons entreprennent leur périple pour établir cette première colonie britannique sur le Nouveau monde, William Shakespeare écrit The Tempest. Comme dans The Tempest, Le Nouveau monde est la confrontation de deux mondes. D’un côté, un monde concret venant de la mer, d’une terre tout d’abord inconnue, de l’autre un monde enchanté aux secrets méconnus, un monde magique (les Amérindiens de Malick ont notamment des rituels qui sous sa caméra prennent clairement une allure magique). L’insularité du lieu (l’espace semble toujours limité, cloisonné par chacune des civilisations, l’omniprésence de l’eau brouille l’espace et donne l’impression que toute l’action peut se dérouler dans une île) va donc donner lieu à une confrontation d’idéaux politiques. En effet, comme il est possible de considérer la pièce de Shakespeare comme anticolonialiste, on peut même supposer que celle-ci porte cette sous-strate concrète de la colonisation britannique à cette même époque. Des répercussions évidentes avec le film de Malick apparaissent alors. Mais fort d’aucun passé comme à l’homme blanc, le peuple amérindien de Malick reste le dominant pacifique de ce nouveau monde, il ne provoque jamais, n’agit pas mais réagit (même le vol peut ici être considéré comme une réaction à la possession de l’homme blanc). Dans cet espace, sorte de theatrum mundi, la vie commune des deux « civilisations » est impossible. Si chez Malick, il y a deux peuples, choc des cultures européennes et amérindiennes, chez Shakespeare, tous sont européens et possèdent alors toutes les caractéristiques des colons britanniques du Nouveau monde : ceux-ci ne cherchent qu’à s’approprier ce qui ne leur appartient pas (Alonso s’est approprié le trône de Prospero, Prospero s’est approprié l’île). Ainsi, l’or a pour les colons plus de valeur que la nourriture (puisque une faible quantité d’or permet d’acquérir, de posséder une large quantité de nourriture) et la terre a plus de valeur que le peuple qui y est déjà établi (puisque celle-ci peut leur offrir plus de richesses que ce peuple ne peut leur en offrir).
« O, wonder ! How many goodly creatures are there here ! How beauteous mankind is ! O, brave new world That has such people in’t ! »2
Mais point de pessimisme ici, tout comme la pièce de Shakespeare, le film de Malick est, au contraire, une ouverture sincère vers la vie. Les princesses se marient et quittent leur terre. Et là-bas, par-dessus l’océan, dans un Nouveau monde, elles apprendront à devenir elles-mêmes. Rebecca ne sera plus jamais Pocahontas. Ce nouveau monde, monde d’amour, lui aura appris à aimer de nouveau, aimer en acceptant l’amour particulier que John Rolfe lui offre pour lui-même, non plus comme le reflet de ce premier amour inoubliable avec le capitaine John Smith. Et par l’emphase la plus touchante et spectaculaire, accompagné par l’Or du Rhin de Wagner « qui monte sans cesse comme une aube, gonfle, gonfle, gonfle encore et ravage »3, l’ancienne princesse fait corps avec la nature, avec elle-même, avec son bien aimé, alors que sa vie fut transmise. D’un être à l’autre. Telle la plus belle des promesses.
Daniel Dos Santos
1. voix off du soldat Wiit (Jim Cazeviel) dans The thin red line 2. dernière propos de Miranda, fille de Prospero dans The Tempest, William Shakespeare, Acte V, scène 1 3. Jean-Phillipe Tessé, All things shining Chronic’Art # 23
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