L’Enquête (The International) – Tom Tykwer
Hors des grilles
A la lecture des dernières pages du scénario, impressionné par la scène de filature précédant la tuerie au musée Guggenheim, le réalisateur accepte de piloter The International. Tom Tykwer, tel un garçon pressé de terminer l’histoire qu’il doit lire, promet donc un grand film mais à partir de la fin.
Faudrait-il, en butte à l’agacement le plus épidermique, attendre un bon bout de temps sur son siège qu’un coup d’éclat ne surgisse et oublier immédiatement l’apathie qui l’a précédé ? Raccorder un wagon à la traîne quand le train s’emballe enfin ? Oui et non. La séquence d’ouverture, utilisant le son comme couperet bluffant lorsque Louis Salinger (Clive Owen) est heurté par un véhicule, nous plonge d’emblée dans l’humeur d’un film inégal.
Inégal, parce que contrairement au genre, il ne suit pas une ligne de fuite où les faits s’enchainent selon un crescendo d’informations et d’émotions – je pense notamment à la trilogie Bourne – où les rebondissements sont davantage le sceau de découvertes logiques (en fouillant un peu, on trouve), que de hasards désopilants.
Ce qui plaît à Tom Tykwer, ce n’est pas l’enquête à proprement parler, mais ses à-côtés métaphysiques. Pour preuve, à l’instant où nous embarquons dans le film, l’investigation de Louis Salinger et d’Eleanor Whitman (Naomi Watts) a depuis longtemps commencé. Des pistes, ils en ont. Les filatures, les indics, les dossiers, ils connaissent. Ils devront juste continuer sous la tutelle d’un troisième œil, celui de la salle et celui, au sein de la fiction, d’une puissance bien plus grande encore, qui se moque de la paperasse, des relations internationales, des enjeux diplomatiques, de l’argent jeté par des fenêtres sorties de Playtime. Cette troisième présence qui voit, veut du divertissement, hors des synergies humaines.
Dans la vie, lorsque des plages de hasard, de non-lieu, de hors-temps, se collent aux réglages du quotidien, on dit que quelqu’un se joue de nous là-haut, et nous jouons de cet au-delà pour y projeter quelques amusements superstitieux. Le film se réapproprie donc ces brisures dans l’ordre (ou le désordre) des choses, en l’accordant si bien à son sujet.
Un troisième œil : le Spectateur, le Seigneur, le Spéculateur. La métaphysique et le business pactisent au sommet d’un gratte-ciel, Pascal en suivrait l’affaire dans un énième pari. En tout cas, le regard vert de Clive Owen est-il fréquemment attrapé par la caméra pour en devenir dérangeant. L’amorce de sa présence de dos dans quelques plans est tout aussi révélatrice. L’observant observé n’a pas suffisamment d’yeux pour tout anticiper. Un regard étranger vole au-dessus.
Dans la grille implacable des réseaux bureaucratiques, mafiosi, des tractations que l’on peine souvent à cerner, les échappées existent, au prix certes de sueur et de sang, comme on le voit beaucoup, mais surtout, chez Tykwer, de hasards dérangeants. Le cinéaste déroge donc à la grille du scénario. Bien ficelée, l’action peut perdre un lacet ou deux et la voici soumise à la plus inattendue des filatures, celle précisément, qui a motivé Tykwer dans le choix de son film. Or, c’est par le plus pur des hasards que cette filature s’immisce dans la traque du héros. Il suffit qu’un de ses collègues entre dans une petite épicerie, se saisisse d’un paquet de bonbons et, miracle de rencontre, il croise l’assassin. La poursuite commence et se solde par des renvois de balles sur les balcons en spirales du Guggenheim. Alors, hors des lignes, des grilles, fidèle à des bifurcations, Tom Tykwer est dans son élément : le cercle, le tourbillon blanc du musée, telle une fuite ailée dans le mystère du hasard, dans la basilique de l’art, là où la beauté de ce monde est si incertaine et terrifiante, pleine de promesses et d’aveuglement.
Attention : le troisième œil est aussi de verre. Une balle suffit à le déloger de ses hauteurs, et le lustre au sommet du musée se fracasse sur son sol. Ne reste que du blanc, un immaculé vertige, où la trace d’une fusillade s’estompera bientôt. La transparence, comme le marché.
S’il faut prendre le hasard à bras le corps et le déjouer après en avoir joué, l’entreprise est périlleuse. Willhem Wexler (Armin Mueller-Stahl), obsédé par les rouages du destin, en paiera le prix fort. D’ailleurs, la scène où Naomi Watts entraîne son équipier dans un espace non identifié afin de lui livrer Wexler, est encore un trou d’air dans le cockpit des conventions narratives : l’ennemi veut soudain se racheter. Ce choix, on dira, par commodité – et facilité scénaristique – qu’il le doit à la métaphysique. Faux raccord.
Tom Tykwer, malgré un sujet massue, qui se veut décortiquer la plus grande organisation criminelle du financement à haut-vol, aime se perdre dans les nuages et concéder à l’affaire, les répits du hasard. Une place que l’on prendra sans peine, puisque, malgré les trous d’air, le voyage n’est pas si désagréable, de Berlin à Istanbul en passant par Milan et New-York. A tire-d’aile, sur un toit turc, silhouette au vent, un mercenaire italien réapparaît comme par magie et abat le méchant. Mystère d’en haut, main du cinéaste, simplement.
Florence Valéro






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