Les Films de science-fiction

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Minima intellegentia : vie de la réflexion mutilée

Sorti en avril dernier, le livre de Régis Dubois, Hollywood, cinéma et idéologie, avait l’ambition de révéler au grand jour l’idéologie sous-jacente d’Hollywood. Et Régis Dubois porté par ses idéaux gauchistes-marxistes-guevariste (ou tout ce qui se porte en T-shirt) pensait avoir trouvé là le bon sujet (Hollywood, c’est vrai, aujourd’hui qui en parle ?) et la bonne approche (Hollywood, espèce d’oppresseur ! c’est vrai qui a osé décrier Indiana Jones 8 ou Transformers 4 ?). Mais outre la vision politique paranoïaque et outrancière de l’auteur, la vraie question que Régis Dubois semblait se poser à lui-même à travers ce livre était : est-ce que je ne suis pas attiré par la vision de l’Amérique du cinéma hollywoodien ? Ou, selon une problématique freudienne, Hollywood n’offre-t-il pas une vision érotique et sado-masochiste (manipulatrice, virile, individualiste, idéaliste) à laquelle j’adhère secrètement ?

À ce titre, Régis Dubois est un peu comme le personnage de Dennis Quaid dans Loin du Paradis (Todd Haynes) qui porte un jugement négatif sur l’homosexualité, puis va dans des bars gays, puis va chez le médecin pour tenter de guérir sa « maladie ».

On n’apprendra rien à personne dans le fait que Hollywood possède un pouvoir de fascination. Mais on apprendra peut-être quelque chose à quelques uns en disant que tous ces livres (qui d’ailleurs ne se vendent pas, à quelques exemptions près) sur le sujet ont la naïveté de prendre 300 pages pour nous dire quelque chose qu’on connaissait déjà (quand toutefois ils tombent juste, ce qui est rare). Pourquoi ce paradoxe ? Pour conforter, peut-être, une certaine vision morale, parfois multipolaire mais toujours idéologique du cinéma, une catégorisation qui d’une part offrira un « accès » facile et référencé à l’essai (ex : quel livre sur le western ne parlera pas de John Ford ?) et un contenu « orienté » vers les masses qui sont allées voir ces films, c’est-à-dire Monsieur Tout-le-monde. Et on le sait, la fierté de l’entrepreneur (qu’il soit Éditeur ou Producteur), c’est de croire que Monsieur Tout-le-monde est stupide, et que lui ne l’est pas (double erreur). Le résultat, la pensée sur la culture de masse traîne un boulet conformiste particulièrement pesant, qu’il s’agisse du cinéma hollywoodien, des cinématographies nationales (qu’on apparenterait presque à un genre) et évidemment des genres cinématographiques.

Mais ce que Dubois ignore (et ce pourquoi il rate son objectif) c’est que ce n’est plus « dans le coup » de cracher sur Hollywood, pire encore que de mixer le tout à la sauce marxiste (périmée depuis longtemps) et en l’assaisonnant de cultural studies (que Dubois défend tout en les définissant comme étant l’exact opposé de ce qu’elle sont). Ce qui « marche » aujourd’hui, (c’est-à-dire évidemment ce dont il faut se méfier) ce sont les études sur l’image à l’ère du numérique et, à moindre degré, sur les genres cinématographiques.

C’est à ce titre que les Cahiers du cinéma publient un livre sur le cinéma de science-fiction (succédant dans la même collection à un livre sur le film noir et surtout un passionnant essai de Jean-Baptiste Thoret sur le cinéma américain des années 70).

Le livre de Michel Chion Les films de science-fiction (Ed. Cahiers du cinéma, 35 €) a une utilité très particulière. Il montre avec une efficacité époustouflante les symptômes majeurs qui poussent au mépris de la science-fiction à travers les préjugés les plus moribonds.

Michel Chion fait partie de ces gens dont « [l]e mot  »science-fiction » avait sans doute des milliers de fois traversé l[a] conscience – après tout, la science-fiction  »on en parle » – sans perdre cette tranquille évidence (et aussi cette opacité) qui caractérise la plupart des idées reçues. La science-fiction ? Rien que le profil net d’un vaisseau spatial, la face vulcanisée d’un monstre extra-terrestre, ou le chrome luisant d’un robot à silhouette humaine. »[1]

On pourrait croire que le principal problème des études sur le genre (et qui est aussi une des richesses de celui-ci) est sa profonde polysémie. On pourrait croire alors qu’il serait difficile de se conforter dans une complète banalité si le moindre effort ou la moindre volonté intellectuelle était présente. Michel Chion évitera ce problème majeur en se laissant aller à une vaste frise historique « sélective » (nous utilisons volontairement cette image totalitaire)  s’appuyant sur cette imagerie de « robots, monstres, apesanteur, créatures gluantes » (p.10)

« It’s Ok to be silly » (p.9) trahit d’emblée le respect intellectuel de Michel Chion pour le genre (rappelons-nous du « L’IGNORANCE C’EST LA FORCE » de George Orwell dans 1984) ; un genre pour les débiles heureux, donc, qui alterne (et ce serait là son bon côté) l’imagerie pop d’un capitalisme triomphant et de grands messages universels limpides et humanistes (contre la guerre, le mal, la pollution, etc) qui représenteraient eux la branche intellectuelle de la science-fiction. Ce serait bien sûr ignorer le fait que l’imagerie publicitaire a bien souvent servi à créer des besoins avant même de créer les produits pour les satisfaire ou encore à propager l’idéologie sécuritaire et xénophobe d’un capitalisme paranoïaque (contre l’immigrant en général, contre le communiste, le mexicain, le noir, l’arabe en particulier, etc qu’on représente comme « alien »). Alors est-ce que le livre prône un lavage de cerveau universel ou en est la victime ? Rien n’est certain.

Mais l’idée n’est pas ici d’enfoncer l’écriture de fan ou le journalisme « de masse » – chacun sait enrichir le genre d’informations et de perspectives nouvelles et ainsi participer à l’avancée des études sur le sujet. Mais la responsabilité d’une publication devrait sans nul doute s’appuyer sur des textes qui mèneraient au moins à une de ces qualités. On aurait pu, au pire, se reposer sur un travail écrit avec compétence mais là encore, mieux vaut passer son chemin. Le style est décousu, et le propos jamais argumenté. Les erreurs pullulent : de simples confusions entre les lieux dans lesquels se déroulent certains films, aux récits parfois partiellement falsifiés de certains films jusqu’aux contextes extra-filmiques mêmes (il y a deux mois, Chion ignorait l’existence d’un remake Jour où la terre s’arrêta mais précise, sans autre recherche, que « le projet [d'un remake] n’a pas encore abouti » (p. 129), symptôme de la véracité des « recherches » de l’auteur). L’attitude générale sera d’ailleurs, sans autre explication, de se focaliser sur le cinéma américain (au mépris des cinématographies japonaise notamment ou encore britannique, française, italienne, espagnole  qui se voient reléguées, au mieux, à l’intérieur des sous-parties consacrées à une décennie particulière), d’éviter tout définition ou limite à la science-fiction afin de permettre d’y inclure les œuvres les plus saugrenues, sans la moindre justification (Apollo 13, The Truman show, Phénomènes, ou surtout King Kong). Certains passages seront de parfaits contre-exemples d’étude comparée de deux oeuvres : « En quoi sa lutte [celle de Ripley, personnage principal du Alien (1979) de Ridley Scott] avec un monstre gluant diffère-t-elle des récits fantastiques de l’Odyssée ? » (p. 24) ou encore « Après tout, Kyle [personnage de Terminator (1984) de James Cameron] est allé dans le passé parce que, tel le prince Tamino dans La Flûte enchantée, il est tombé amoureux d’une photo de Sarah ! » (p. 295).

Cette apparente ignorance du sujet et de sa dynamique, présente à chaque instant, ne pourra au final que nuire aux études sur le genre que cet essai décrédibilise grandement.

Daniel Dos Santos


[1] Igor et Grichka Bogdanoff, L’Effet science-fiction, à la recherche d’une définition, Paris, Robert Laffont, 1979.

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