Les herbes folles – Alain Resnais
Elles poussent au milieu de la pierre ou dans le goudron, c’est-à-dire là où elles ne devraient pas. A l’image de ces herbes folles, les personnages du film d’Alain Resnais font ce qui ne doit pas se faire et disent ce qui n’a pas lieu d’être dit.
« Quand je serais un chat, j’aurais le droit de manger des croquettes ? », conclu le cinéaste qui en dépit de ces 87 ans se représente dans cet épilogue sous le jour d’une fillette malicieuse et fait de cette phrase la signature d’un film époustouflant d’audace, de vie et d’invention, dans lequel il prouve encore une fois que le cinéma, lui, a toute sa place dans le monde.
Des personnages juste un peu dérangés, qui ont comme tout le monde des envies de meurtre, des rêves d’histoire d’amour, et des désirs de bouleverser le cours du monde, tels sont les héros du dernier opus d’Alain Resnais, adapté du roman L’incident de Christian Gailly. Mais pourquoi est-ce différent avec Resnais ? Car il filme l’anormale normalité de l’intérieur, et qu’il ne nous montre pas un film, mais nous happe dans son univers. Le narrateur invisible à qui Édouard Baer prête sa voix ajuste avec équilibre les sentiments des personnages aux nôtres de telle sorte que nous sommes tour à tour l’excentrique Marguerite Muir, le perturbé Georges Palet, sa douce femme Suzanne ou la pragmatique Josépha, sans qu’on y ait pris garde. Le réalisme de Resnais une fois de plus s’exprime au travers de l’artificiel et du théâtral. Certaines séquences présentées comme des tableaux - le retour de Marguerite à la boutique de chaussures accueillie par toute une équipe de vendeurs souriants, tels des pantins dans un décor ultra sophistiqué de haute couture -, redonnent au cinéma ses atours forains, dans la pompe de sa mise en scène et l’effusion des jeux d’acteurs. Puis d’autres fois c’est en transparence que Resnais continue son spectacle, dans cette scène de voiture où Georges Palet (André Dussollier) joue et rejoue une conversation téléphonique, qui se projette sur le pare-brise comme un reflet en intermittence qui le gêne (peut-être) dans sa conduite… Pour ce qui est de piloter c’est plutôt à Marguerite Muir, interprétée par une Sabine Azéma doucement pétillante, qu’il faut s’adresser. Pilote d’avion à ses heures perdues, l’héroïne est une caricature de la fille de l’air éthérée et perchée, et Resnais s’en amuse sans complexes. Ici, ces personnages sont tout droits sortis d’un livre d’images, à l’instar du policier marseillais, joué par Michel Vuillermoz qui excelle dans la pantomime, et réussit de manière désarmante à réunir dans son rôle bêtise et intelligence, sans que l’on puisse définitivement trancher sur les réelles capacités cérébrales du fonctionnaire.
« Un avion à réaction, pirouette cacahouètes », a sans doute pensé Resnais en écrivant son histoire. Les pirouettes, il les réussit toutes dans ce film plein de rythme et de tonus, porté par des acteurs en belle forme et des décors d’une sophistication savoureuse. Et les cacahouètes ? Et bien, on les picorent comme on regarde les Herbes folles, avec légèreté et délectation, et l’on se dit que la vie, c’est peanuts…
Suzanne Duchiron












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