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Le Scaphandre et le papillon
Les méandres de la raison
La surprise de la compétition officielle vient probablement du film aux a priori les plus négatifs (essentiellement véhiculés par la presse française). Le sujet pourrait effectivement s’apparenter à un mélodrame classique, à l’image du film Mar adentro d’Alejandro Amenabar. A contre-courant d’un classicisme néfaste et vulgaire, Le Scaphandre et le papillon de Julian Schnabel rayonne de modernité.
Pour son schéma narratif, sa modernité, son ampleur, Le Scaphandre et le papillon est peut-être le film le plus proustien qui soit. Rompant avec toute notion d’intrigue, le film crée sa propre poétique, transgresse tout établissement du monde réel comme vérité concrète pour plonger dans la vérité de l’âme. Jean-Dominique Bauby, victime d’une maladie au nom poétique de « locked-in syndrom », est paralysé de la tête aux pieds. Seules lui restent son imagination et sa mémoire.
Ainsi le film s’appuie tout d’abord sur un apprentissage du temps, de l’espace mais non du corps. Si le corps de Jean-Do est paralysé, c’est qu’il ne lui est plus nécessaire. Obéissant à ce principe de nécessité toute puissante, le corps est évincé. Il n’est jamais masqué mais mis de côté, comme une vague silhouette que l’on voit du coin de l’œil, une présence familière mais qui n’attire pas l’attention. A la suite d’un long apprentissage de ses capacités (essentiellement mentales donc), nous verrons enfin Jean-Dominique Bauby, mais si tardivement qu’aucune pitié ni aucune condescendance n’est possible face au personnage que l’on découvre à peine. L’objectif est ailleurs. Ce n’est pas pour autant une forme de pudeur (peut-on véritablement penser qu’il y ait une forme de cruauté quelle qu’elle soit dans un tel principe ?) mais une rhétorique établie, logique et sincère.
L’enjeu fou du film sera dès lors de saisir un souvenir au présent. « L’imagination et la mémoire sont mes deux seuls moyens de m’évader de mon scaphandre » semble faire écho à la phrase de Proust « par l’art seulement nous pouvons sortir de nous ». « Avoir un corps, c’est la grande menace pour l’esprit » disait-il aussi. N’avoir plus de corps permettra donc cette remise en question fondamentale et nécessaire, ce travail profond de recherche sur le temps perdu, la vie écoulée, travail qui n’a aucune limite ni structure. Le Scaphandre et le papillon possède la modernité d’un récit de dérive exploitée à son paroxysme, lorsque Lynch abuse maladroitement du fantastique et repousse, ou Weerasethakul, d’un simplisme caricatural, ennuie ; tous même Gus Van Sant n’usant que d’un récit limité dans le temps. Le Scaphandre et le papillon possède la fraîcheur, l’innocence et la nostalgie d’un souvenir d’enfance mûri durant une vie entière.
Le coup de force du film est bel et bien d’user d’une approche sensible de son sujet, rejetant tout programme intellectuel (le film ne prend pas départ dans la réflexion d’un homme qui n’a plus en fonctionnement que son esprit) comme tout programme émotionnel (le film ne prend pas départ dans la souffrance émotionnelle d’un tel sort). Cette approche entièrement sensible vise à définir le monde uniquement par ses sens : user de la vision pour communiquer (et non pas de l’œil ou de la paupière) ; concevoir un poème sur la nécessité humaine et vitale du toucher ; appréhender le lyrisme d’une musique (sublime bande originale du film) ; jouir sans restreinte du goût (dans un rêve d’huîtres saugrenu) ; suggérer même peut-être un certain odorat à travers une imagerie propre au souvenir (insinué notamment par des espaces : un hôpital, la campagne sous la pluie…).
Cette prise de position oblige alors à l’élaboration d’une poétique nouvelle, précise même si évasive. Déclenchant des mécanismes proustiens tels que la provocation de la mémoire involontaire, Schnabel utilisera les moyens du cinéma pour les mettre en œuvre (par les variations absurdes d’un même point de vue, les ratages, les coupures à vif de certaines scènes ou de leur musique : artifices prétextes chez Tarantino qui sont alors nécessaires chez Schnabel, qui oppose à la détérioration d’un programme Grindhouse le caprice des sens de Bauby). Dès lors, aucune règle classique de mise en scène ne peut légitimer sa présence.
Le film tout entier substitue constamment le regret, véritable moteur du film, au désir. Comme s’il cherchait à justifier et prouver que « le regret est une amplification du désir ». Ainsi, à l’image de La Recherche du temps perdu de Proust (qui serait le plus parfaite définition du film), le récit évolue selon les fluctuations de la mémoire affective du personnage principal. Esclave de l’espace, Jean-Dominique Bauby initie alors un parcours par le temps.
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » (M. Proust)
Le Scaphandre et le papillon nous laisse face à une réflexion sur le voyage, tente de définir pour nous l’idée de frontière comme une limite de la perception. La frontière entre monde réel et monde imaginaire n’a dès lors plus lieu d’être : toute perception du monde est imagée et imaginaire. Le rêve non plus ne se distingue plus de la réalité lorsque Jean-Dominique Bauby assis dans son fauteuil roulant raconte, par sa voix intérieure, le rêve qu’il a fait : il se levait et se mettait à marcher, puis se réveillait en se disant : « merde, c’était un rêve ! ». Cette dernière phrase enclenche une transformation visuelle de la scène : il se lève et met à marcher vers Joséphine, femme de Napoléon matérialisée le temps d’un rêve, et l’embrasse. A cet instant, retour au fauteuil roulant et un infirmier vient le déplacer.
Quelle est, dès lors, la part de liberté d’un tel état ? Libre de s’imaginer partout, c’est un peu renier le fait que l’on soit bloqué à un point précis. C’est un constat d’impuissance, une frustration qui fera naître chez le personnage cette envie de communiquer (et poussera, dans une autre voie, une ironique réflexion sur la spiritualité). Comme si cette simple envie était en soi une meilleure leçon que toutes les erreurs de la vie de l’homme. En bref : la seule leçon à retenir c’est qu’il n’existe aucune leçon que celles que l’on se créé pour nous-mêmes. Celles-ci même qui sont, comme dans Paranoid Park, un facteur essentiel de notre évolution. Allant plus loin que Paranoid Park, Le Scaphandre… définit tout statisme comme une mort en sursis, et toute forme de superficialité comme un échec à regretter. Les constantes réminiscences de Jean-Dominique Bauby ne disent pas autre chose : en bonne santé, il n’était pas vivant, il était superficiel. Au sortir de son coma, comme il le dit lui-même : « je n’étais plus que ce je, mais je suis revenu à la vie sous la seule forme de ce je. » Nous sommes tous esclaves de notre conscience semble-t-il dire, ou selon l’expression de Proust : « nous ne savons jamais si nous ne sommes pas en train de manquer notre vie. » La vie n’est donc qu’une lutte de notre courage à assumer toutes les erreurs qu’on a pu commettre, une attente du moment où, comme pour Jean-Dominique Bauby, un constat s’installera, une phrase se prononcera : « aujourd’hui il me semble que toute mon existence n’aura été qu’un enchaînement de petits ratages. Les femmes qu’on n’a pas su aimer, les chances qu’on n’a pas voulu saisir, les instants de bonheur qu’on a laissés s’envoler ». Vivre c’est être fidèle à la raison que l’on s’est établie.
Esthétiquement, Julian Schnabel use alors de tous les possibles (caméra subjective, jeu sur le flou, sur l’obturation, l’ellipse, le hors-champ), aura aussi recours à la citation (Les 400 coups). (Il est d’ailleurs amusant de voir une telle appropriation venant d’un Américain lorsqu’un Honoré n’est capable que de se positionner face à la Nouvelle Vague, incapable de la citer, incapable de créer sans elle, trahissant la vacuité d’un cinéma impersonnel et donc inutile, vulgaire). Schnabel construira finalement une œuvre hybride, dérive mentale d’un rêve constant qui ne s’efface que pour laisser passer des hallucinations. Film tendre finalement, ironique, malicieux, parfois drôle, mais sans amertume. Le récit d’un constat terrible dont la connaissance réconforte pourtant.
Daniel Dos Santos
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Réalisation Julian Schnabel
Interprétation Mathieu Amalric Emmanuelle Seigner Marie-José Croze Max Von Sydow Marina Hands Patrick Chesnais Jean-Pierre Cassel
Origine France
date de sortie 23 mai 2007
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