Stardust Memories.com  

accueil

 

 

 

 

Les Climats

vu par Sam Bischoff

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Météorologie du souvenir

 

La température du souvenir semble déterminer la ferveur que l’homme donnera pour son amour futur. Si les espaces vides sont légions, c’est que l’histoire se déroule à la fin de l’été, déjà consommée, puis pervertie dans la mélancolie pluvieuse de l’automne et clôt par le froid de l’hiver. C’est là l’itinéraire d’un sentiment qui s’étiole, d’une incompréhension galopante. Fabienne Vonier, la productrice du film, parle des connexions entre ce film et ceux d’Antonioni. On retrouve les thèmes communs de l’incommunicabilité entre deux êtres qui ont pu s’aimer. La profondeur de champ devient le signe de la solitude. Car la vraie solitude au cinéma se compose toujours.

 

Le film est conçu par recoins, un bout de plage, le flanc d’une montagne, un site archéologique, un tas de neige et une camionnette. Ces petits endroits sont le reflet d’une charge bien plus écrasante, celle du cosmos, celle que ressent l’homme en haut de la montagne, énième personnage à la Caspar David Friedrich. Nuri Bilge Ceylan est assurément très occidental en se plaçant lui-même évoluant dans un site archéologique, et en suggérant encore à nos esprit une peinture de Friedrich, montrant un monastère coincé dans la montagne comme un monumental cimetière gothique. Le monde agit sur le personnage, dans une alternance jour/nuit, suivi d’une nuitée avec un tiroir comme oreiller. L’humanité de ce film est un couple passif, dont les périodes, la rupture et les retrouvailles sont scandées par la météo et la géographie. Deux personnages font le film, ou plutôt un. L’homme, dans ses tourments du cœur, de l’âme et du sexe. Tous (ou presque) les autres personnages du film sont des mobiles, au service du double je (auteur réalisateur et acteur) du personnage principal.

Mais les éléments naturels en premier plan, rendent imperméables les perceptions et flous les sentiments de l’homme. La présence des acteurs à l’écran se fait plus souvent par le biais de décadrages, jeux de mise au point, d’intelligente organisation formelle qui coupe toute nécessité de dialogue. La grande surprise du film réside dans la formidable adéquation de la nouvelle technologie de caméras Haute définition et de l’apparition du monde jusque dans ses petits détails liquides ou minéraux. La finesse dans les changements de luminosité, le grain de l’image, précis puis aussitôt liquide prouve que le numérique n’est définitivement pas plat, saisissant aussi bien des grains de sable, que des flocons de neige.

Mu par un grand sentiment individualiste, parfois machiste, le personnage principal pousse le film à gravir les échelons d’un amour peut être idéaliste. Monter et descendre, il y a fossé, fouille, balade sur un site archéologique, passé. Puis la remontée vers l’immédiateté, le sexe brutal avec une ancienne maîtresse. C’est cette relation décevante, sans entente, qui pousse Isa (l’homme) à repartir chercher Bahar (la femme). Les relations suivent alors ce mouvement, de prise et de perte, du saisir et du lâcher. Mari et femme dans la vie, le couple du film se retrouve dans un bus, endroit crucial, qui vient démontrer que tout le film se déroule dans la même boîte, celle cachée du couple. C’est un film secret, intime, qui ne dévoile rien. Un film qui ne laisse au spectateur que les traces apparentes d’une histoire irrémédiablement intérieure.

 

Les Climats c’est l’incurable sensation du temps qui passe et de ses souvenirs qui s’étirent comme guimauve, pour finalement ne plus rien dire un matin neigeux dans une chambre d’hôtel grise. Les Climats c’est aussi l’audace d’une fresque du lendemain qui brille par ses manques et ses absences ; le vide d’une histoire et la ténacité d’un amour inépuisable.

 

Sam Bischoff

 

 

 

 

 

 

Abonnez-vous à Stardust Memories...

 

Stardust Memories © 2005-2006