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Le Soleil

vu par Sam Bischoff

 

 

 

 

 

 


 

Le Crabe et le Soleil.

 

C’est l’histoire d’un film de guerre, figurant dans un des grands nœuds historiques du XX°siècle : la reddition du Japon en 1945. C’est plus précisément l’histoire d’un petit empereur poète à la bouche racornie et balbutiante ; une bouche crispée, en suspension, ouverte au silence. A côté de Hitler, Staline ou Mussolini, la bouche de l’empereur Hiro Hito ne peut pas vociférer, elle chuchote le silence.

C’est en fait l’histoire d’un film portrait, rythmé par la vie lente et ouatée de l’empereur. Un éclairage sur un monde caché, qui se dévoile, devient visible, puis sacrifiable. L’empereur Japonais Hiro Hito renonce à son ascendance divine, et reste humblement dans son bunker, entouré de sa femme et muré dans sa propre incompréhension. Nous avons affaire à un film à résidence dans un palais bunker. Un bunker muséal, où les personnages évoluent  comme des statues de cire et transpirent comme s’ils fondaient. Marionnette, statue mécanique l’empereur ne voit pas le désastre s’accomplir autour de lui. C’est tout juste au détour d’une rue, qu’il aperçoit la violence, l’insécurité, la nuit. On a le sentiment d’être dans une maison de poupées, aux serviteurs affables et aux rideaux épais.

Ainsi donc va la guerre au palais ; elle ne se formule que dans les rêveries de l’empereur. La capitulation de Tokyo en flammes est un rêve maritime. La ville en feu et en cendres est survolée par des avions poissons qui ondulent dans l’air brûlant. Un drame liquide, mais sans larmes, car l’empereur ne pleure pas.

Et le soleil ? Quelques rayons peut être; il ne reste ni jour, ni nuit, rien qu’une atmosphère éteinte, digne d’un tombeau, figée. Comme à propos, on voit l’empereur éteindre soigneusement toutes les bougies d’une table, et renoncer. La pellicule du film qui a été étalonnée selon un procédé spécial, donne des copies où la lumière et les teintes sont chaque fois différentes. Donc chaque soleil est traversé d’une coloration unique, chaque soleil est un autre soleil.

 

Chaplin a parodié Hitler. Hiro Hito ressemble à Chaplin, un peu pantomime automatique, déité inoffensive, en pose devant des soldats américains rigolards et aveugles de son rang.

Une réunion des ministres de Hiro Hito donne une scène d’une tension confondante, ou plutôt fondante. Au vu de la situation militaire critique du japon, certains ministres suffoquent, d’autres pleurent et l’un d’entre eux se met à fondre. Mais Hiro Hito reste calme et silencieux,  se contente de citer un poème de son père ; et repart calme comme une plante. Tout juste l’impression d’une balade en apesanteur, libérée de toutes les pressions du bas monde, où la guerre fait rage. Dans son bunker carapace, engoncé dans ses vestes serrées, aux centaines de boutons, Hiro Hito a tout l’air d’un crabe. Oui, un CRABE, un individu à carapace, englué dans ses souvenirs, se déplaçant par gestes lents, avançant à reculons. Et le crabe Hiro Hito examine comme en miroir un crabe de la mer du japon, se lance dans une autopsie, vit sa passion biologique de crabe empereur.

Il s’installe à son bureau avec ses petits gestes de crabe et examine son reliquaire, des photos d’acteurs et d’actrices européens et américains. Marlène Dietrich. Trois petits bustes sont posés devant lui : Lincoln, Darwin et Napoléon. Il contemple, il touche.

 

Voila qu’il est appelé à rejoindre le général Mac Arthur, et s’y rend recroquevillé et docile. Immédiatement, le général Mac Arthur doit déployer beaucoup de ruse pour faire parler l’empereur, l’extraire de son autarcie. Il découvre un homme ennuyé par la politique, préférant faire quelques remarques cocasses. Plus tard, l’empereur hésite longtemps à ouvrir une porte, lui à qui on a toujours ouvert toutes les portes. Il avance, recule, gêné. Hiro Hito se prend au jeu, donne à goûter à ses serviteurs du chocolat américain offert par Mac Arthur, déguste un des cigares de ce même général. L’empereur n’a rien de détestable, il n’a rien de grand. L’empereur est petit, l’empereur est poli. Toute la souffrance du film semble avoir été absorbée par l’atmosphère feutrée des intérieurs, par la lumière déclinante qui l’habite. C’est un drame muet, un drame de tissus, de petits cris qui ne débordent pas de l’écran, dont le secret reste dans la bouche ouverte de l’empereur. On y trouve toute une âme. Sokourov a fait plusieurs séjours au Japon, en reconnaissance, pour y découvrir les gens. Et c’est ce qui a dû le mener à construire ce personnage d’empereur sans frôler la caricature, dans un entier respect. Rien ne semble animer le visage de l’empereur, vide de tout désir, volonté, angoisse, tristesse. Son expression stagne dans l’entre deux, propre à confondre le rire et les pleurs. Les émotions sont censurées. Exhumons Henri Michaux qui tient quelques propos acides d’un voyage au Japon : « les hommes sont sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs, l’air de tout petits, petits employés sans avenir » puis pensons à Hiro Hito : « de figure parfois gentille, d’un gentillesse sans horizon et sans émotion ».

 

Sam Bischoff

 

  

 

 

 

 

 

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