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L'Homme qui marche

  


 

Le temps d'un rire

 

C’est à la toute fin qu’un panneau nous annonce la source de l’histoire à laquelle nous venons d’assister. Aurélia Georges s’est librement inspirée de la vie d’un écrivain d’origine russe, Vladimir Slepian, n’ayant publié qu’un seul ouvrage, Le Fils du chien, dont il est lu un extrait dans le film. « Je serai ton chien », proclame en effet Victor Atemian (César Sarachu) la main timidement étendue sur la table. De l’homme vers l’animal, c’est la posture qu’il s’évertuera à incarner lui-même au pied d’une statue de chien au musée du Louvre, ou plus tard en lançant un aboiement sec du hors-champ, surprenant aussi bien son acolyte que le spectateur. Voilà les prémisses du statut de l’écrivain, exilé et en marge d’une société de contrôle qui écrase l’individu. Récusant l’idée même qu’il puisse avoir un compte bancaire, notre homme longiligne dénonce l’enregistrement des hommes, l’hégémonie du numéro, et réclame d’être payé en liquide.

 

Traversée du temps : figure isolée

En incipit, un homme pose ses yeux sur Victor à une terrasse et, fasciné par son visage, lui demande immédiatement s’il peut le photographier. Devant cet appareil notre bonhomme à la figure d’oiseau de proie aura pour premier réflexe de se cacher derrière une chaise, les barreaux du dossier tels ceux d’une prison : Victor est déjà captif. L’Homme qui marche : à partir de cette imprécision première (titre intrigant), suit un portrait minutieux, physique et moral. Cet hommepuisqu’il faut le nommer ainsi est émacié, fin de corps et son air grave semble dépeindre à lui seul son impuissance à s’affranchir de son milieu. Il semblerait qu’aucun environnement ne lui siée. D’un rire franc il perturbe une ambiance quotidienne, précédant un raccord dans l’axe faisant état d’un café parisien peuplé, un parmi tant d’autres dans lesquels il évolue et consomme abusivement ses cafés. Cette population périphérique l’écrase, il n’est plus un individu - le solitaire se substitue au solidaire. Aurélia Georges, ancienne élève de la FEMIS, semble ici avec ce point de départ anecdotique vouloir dépeindre un Paris qui évolue sur une trentaine d’années, incluant non pas un portrait pessimiste d’homme, mais d’homme pessimiste. Aurélia Georges filme la capitale des années 70 jusqu’en 1998 par la métonymie, la partie pour le tout (l’exercice de reconstitution totale étant extrêmement complexe) et on revient bien volontiers dans ce Paris antérieur d’une trentaine d’années. Le temps passe et les dates se succèdent, l’odeur du café parisien semble s’évaporer tandis que notre homme se résigne à sortir d’un fast-food au lieu du Lipp ou des Deux Magots comme à son habitude passée, saisissant maladroitement son gobelet. Paris change, l’environnement n’est plus à l’identique mais Victor si, toujours probe.

 

Asphyxie et repli sur soi

« Il fait caca comme tout le monde » répond Victor en désignant Lacan, signalement incontestable d’une époque, voulant se réapproprier l’humain et effacer tout piédestal. C’est déjà peine perdue. L’aveu scatologique n’a pas la même fonction que celui de Jacques Nolot  dans (son sublime) Avant que j’oublie mais tend vers un résultat similaire : à savoir l’amorce d’une mise à nu, d’interrogation sur la nature de l’homme auquel on aurait ôté toute sphère dictant ses conditions (il semble que ce soit la quête de l’écrivain-pessimiste). Si Victor est un homme qui marche et par conséquent toujours en mouvement, il ne sort pourtant jamais (ou si peu) du cadre, traduisant la volonté d’une cinéaste à contrôler et maîtriser son sujet, ce dernier reste encore enfermé, détenu dans une ville et un cadre qui l’oppressent. Contextuellement, il est devenu pauvre, et se voit contraint même de vendre son chapeau en pleine rue, marchandant avec lassitude dans un dernier élan de survie le tarif du couvre-chef. La notoriété littéraire s’est éteinte, aucun toit ne lui garantit une nuit sereine, mais cet homme qui marche ne s’est pas arrêté, pas encore, et ne souhaite pas se plier aux exigences d’un monde hostile. La preuve en est, cette dernière séquence, où la caméra fixe longuement Victor alors mort de faim devant un café où une fois encore les parisiens se remplissent la panse et où l’animation prend le dessus sur un quelconque arrêt, à peine une attention sur un corps trépassant. Il n’est décidément pas fait pour ce monde d’ombres et de corps. L’acmé de cette différenciation s’incarne en cet ultime plan où les voitures attendent le feu vert et s’empressent alors de s’élancer sur la macadam gris et froid de l’oubli, le trafic efface l’homme qui marchait, gisant sur le trottoir de sa mort. Les bruits de la circulation surplombent définitivement une respiration, le tissu urbain a étouffé un homme. Le film ressemble à son personnage dans cette platitude et cette tension perpétuelle. A la question : que va-t-il se passer ensuite ? Aurélia Georges nous répond donc : rien. A croire qu’il y a un mois dans La Graine et le mulet, Slimane Beiji préfigurait cette destination en s’écroulant sur le bitume sétois dans l’ignorance et la solitude.

 

Solitude incarnée

La cinéaste étonne par cette capacité à déployer le corps de son héros dans des cadres qui articulent bien souvent la vacuité (son appartement, la pièce évacuée par ses occupants alors devant la télévision en attente des résultats présidentiels) et les espaces saturés (cafés parisiens, rues). L’impassibilité du corps renvoie résolument à la sous-couche du paria, celle d’une férocité qui se trahit parfois dans un rire ou dans un éclat de voix, très court, trop court.

L’Homme qui marche déploie le pessimisme d’un reclus laconique qui incarne ce qu’a pu écrire Malraux : « La pire souffrance est dans la solitude qui l’accompagne », dans La Condition Humaine, un titre qui évoque d'ailleurs presque directement le sort de Victor.

 

Arnaud Hallet

 

 

 

 

 Réalisation

Aurélia George

 

 Interprétation

César Sarachu

Florence Loiret

 

 Origine

France

 

 date de sortie

9 janvier 2008

 

 

 

 

 

 

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