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L’Idiot – Pierre Léon

Arnaud HALLET15 avril 2009 1 825 views No Comment

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« Un hymne, une romance, de l’amour ! »

« Proust dit que Dostoïevski est original surtout dans la composition. C’est un ensemble extraordinairement complexe et serré, purement interne, avec des courants et des contre-courants comme ceux de la mer, qu’on trouve aussi chez Proust (d’ailleurs combien différent), et dont le pendant irait bien à un film. »

- Robert Bresson, Notes sur le cinématographe

L’Idiot est un drôle de film. Il s’agit d’une adaptation de la fin de la première partie du monument de Dostoïevski du même nom, c’est-à-dire un dîner qui se laisse appréhender comme un théâtre laissant les convives se prêter à leurs exquises joutes verbales. Il y a en effet un plaisir du dialogue infini que Pierre Léon s’amuse grandement à mettre en scène, au cinéma. Oui au cinéma, car il ne s’agit pas de théâtre. Loin de vouloir me perdre dans des analyses, notamment des dialogues (ce qui consisterait à critiquer le livre et non le film), ma démarche consistera à se demander en quoi L’Idiot est intéressant en tant que film, et comment il évite les pièges du théâtre filmé. Aussi sobre la mise en scène puisse-t-elle être, Pierre Léon parvient avec les moyens du cinéma à adapter Dostoïevski. Et voilà déjà là où tant auraient échoué.

Film-séquence, sans aucune ellipse donc, l’exploit était de parvenir à articuler les temps morts et les prises de paroles qui semblent parfois ne jamais se terminer (non par ennui mais simplement qu’elles sont conséquentes, en taille et en esprit). Mettre en scène des dialogues au cinéma est un casse-tête stimulant auquel le cinéaste a répondu par la force des visages et des corps. Tout est question du rythme dans les phrases et entre chacune, et le découpage tient dans l’attente permanente qui naît à chaque parole énoncée : on voit celui qui parle et l’envie terrible naît de voir la réaction de celui qui reçoit ces mots, et puis voilà que le raccord exauce nos prières et nous ne pouvons nous retenir d’annuler notre vœu, il faut voir celui qui parle, son faciès et sa gestuelle. Le choix des acteurs tient pour beaucoup dans la réussite de ce film, avec en tête, Jeanne Balibar en Nastassia Philippovna, époustouflante. Fiévreuse dans le film, elle tourne en bourrique ses prétendants, se joue des amours perdus et des espoirs la concernant, une composition rare et précieuse qui réside dans deux éléments trouvant leur harmonie : voix et mouvement. La voix si particulière de Jeanne Balibar prête en effet toute une ampleur aux mots de Dostoïevski, et c’est quand tout un mépris ou une arrogance se cristallise dans un châle que l’on redresse ou dans un regard hors-champ que la beauté du film trouve son foyer. Film artisanal, tourné en HD en noir et blanc dans un appartement (huis clos), ce qui étonne est d’abord cette sensation d’être en dehors du temps et non plus situé dans la Russie du XIXème siècle comme chez Dostoïevski. La durée est chose rare en salle : une heure. Elle appelle d’autres épisodes, d’autres adaptations du roman, en plusieurs parties, formant un long film d’une quinzaine d’heures au final. Loin de réclamer le format des séries propre à la petite lucarne, ce serait peut-être le moyen de faire une belle adaptation dont personne n’aurait le courage ni les moyens pour la faire en une fois.

Pierre Léon est parvenu ici à compartimenter l’espace avec pour seul moteur les raccords regards qui alimentent le montage, parfois de façon humoristique, parfois avec un peu d’aigreur, on ne change jamais de plan gratuitement, tout est lié admirablement dans cette lumière douce où règne la brutalité des dialogues. Et parfois, un corps isolé prend son importance alors qu’il était un parmi les autres, parfois aussi deux visages côte à côte trouvent une complicité alors que rien ne semblait les rapprocher. C’est la force de l’image en laquelle croit certainement le cinéaste qui permet de faire de L’Idiot une adaptation cinématographique, sens noble. Pas de gros plans, pas d’attardements photogéniques, pas de mouvements brusques, tout est tenu à la façon d’un funambule qui navigue de corde en corde, se risquant de tomber mais qui réussit finalement habilement son numéro. Le film est aussi très sonore en ce sens que chaque voix est radicalement différente de celle de son voisin, et tour à tour se succèdent des sonorités fluettes, chaleureuses, inquiétantes, lascives, brutales, donnant ainsi naissance à un concert vocal où se libère l’épaisseur des dialogues. Il y a des esthétiques rigides qui laissent filer les plus grands frissons, et sans atteindre un tel niveau, on pense souvent à Rivette ou Bresson lorsqu’on regarde L’Idiot, où l’homogénéité de la mise en scène et des chorégraphies des corps est un ballet permanent. Si le film peut laisser l’étrange impression d’être conçu dans la forme pure du théâtre, ce serait méprendre les choix, car c’est un ensemble d’une précision inouïe que tout ce beau monde qui discute des dots et des billets brûlés, une belle mélodie pour le coup.

Arnaud Hallet

Lire notre interview de Pierre Léon

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