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Editorial |
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Little Children
Desperate children
Il est question de Flaubert… Balzac aussi a la parole juste : « L’homme est composé de matière et d’esprit. L’animalité vient aboutir en lui. L’ange commence à lui. » Todd Field s’empare de cette transformation qu’il distribue avec style, nausée et intelligence.
Yeux noirs, frimousse anxieuse mais posée : un gamin expose avec calme et diplomatie l’absence d’un père soldat disparu en Irak. Fixant l’écran de montage, Jennifer Connelly revisite ce qu’elle a filmé, l’appétit coupé, affamée de mari et de bambin à serrer contre elle. Un coup de téléphone, seconde absence à sonder, quand un raccord révèle la courbe lisse d’une hanche féminine caressée par le mari trompeur.
Deux rendez-vous manqués dont le cinéma s’empare. Comment regarder l’Amérique après l’épopée Irakienne ? Dans ses manquements tout simplement, dans ses failles victorieuses, quand la victoire s’affiche à la fois honteuse et fière. Un Bush souriant et réélu poursuit la politique d’un carnage propre et affiché. Métonymie ou parabole d’une telle logique, la communauté de Little Children fait de même. Malade de ses disgrâces, elle les distille pourtant avec grâce. Le narrateur enveloppe quelques énigmatiques expressions, visages niais et pensifs, d’un discours littéraire volé à du Flaubert réchauffé. Que la société de Bovary est laide de débauches et d’excès déroulés à pas feutrés… Que l’Amérique post-irakienne lui ressemble étrangement ! Un livre ouvert, un flot d’abjections, des figures lisses et « d’une beauté », puis ballottés au milieux, pris dans cette houle d’affects débridés et illogiques, les petits enfants… Pauvres petits enfants à qui l’on soumet ces vices, avec l’innocence du désir à aller saisir au coin d’un jardin public ou d’une piscine. La vie n’est que fantaisie dérisoire, même le petit revêt dignement le chef du bouffon. Avec maladresse inconsciente ou naturel déconcertant, chacun se montre hideux, crime en bannière, avec le sens léger d’une culpabilité passagère. Il s’agit d’opter pour l’alternative, un autre choix, non l’adultère, fera remarquer Kate Winslet en évoquant Bovary pour disculper son propre adultère. La grande littérature justifie sa beauté immorale, le cinéma de Todd Field suit le filon.
« Regardez-moi ça comme c’est beau cette laideur qui repousse l’amour » écrira Saint-Exupéry dans Vol de Nuit. Apprécions la délicatesse : Un père trompe sa femme devant son fils, un violeur d’enfants sillonne à coup de brasses, fautes d’embrassades, le fond d’une piscine cinglé de gambettes frétillantes, prêtes à bousculer le tuba du méchant loup, Jennifer Connelly se paie un séjour sous la table pour espionner les pieds bien en place de Winslet, les deux amants s’enlacent sur une pelouse verdoyante histoire d’arrêter le temps et de faire des projets d’avenir où les enfants sont les grands perdants de désirs égoïstes… Mais, l’épisode nocturne conclusif, le vol de nuit, l’espoir lumineux de dégâts enfin balayés, s’ouvre petit à petit dans le noir.
Les insectes dansent sous l’aveuglant faisceau du lampadaire. La petite Lucy en suspension, menton levé sous la gracieuse lumière, devient l’ange malmené qui trouve enfin sa voie. Et la voix de la mère, dans l’écho distinct d’un affolement sincère, met ses aspérités sexuelles au placard et songe à attraper puis à aimer sa fille, qui tout à coup, nage en plein paradis. La honte n’est plus ici dissimulée et assumée, elle est véritablement grossière et honteusement camouflée. Plus de jeu sur un parallèle cocasse et lascif de Kate Winslet, au milieu d’un cercle féminin, en train de penser aux ébats passés ou avenirs avec un Rodolphe ou un Léon. Au contraire, prise de spasmes confus et de larmes amères, Kate Winslet dissimule son visage sur le buste de sa fille. Lucy sourit à peine, les joues rosées, la victoire brillante d’un regard illuminé, encore plein des feux jetés par le lampadaire. Un ange passe... pour que la laideur se repositionne, apprenne à s’épancher en tant que laideur coupable, à réparer les immondices qu’elle charrie. Peut-être la famille prend son sens, peut-être faut-il en passer par un tel chahut affectif pour qu’il y ait semblant de reconstruction. Se rendre compte, telle est l’étape impensable et indispensable pour une Amérique engoncée dans un trouble dont elle semble parfois fière. Si un narrateur absent de l’histoire prend le relais des sentiments, avec une ironie graduelle, il prend en patience la maladie de ses âmes, fermées à toute exhibition franche de leurs véritables maux. Un paradoxe, quand elles brandissent pourtant le mal sans aucune gêne. Entre exhibitionnisme et retenue, le cercle communautaire patauge.
Heureusement, les petits anges font leur décompte, jouent mais observent, sourient mais souffrent, ne disent rien mais parlent à travers leur jeux. Témoins, ces little children apprennent à voir dans ce microcosme banlieusard, stylisé et dont la propreté de façade réfléchit celle des housewives désespérées du petit écran. Pas de frontière entre les formats pour dire ce qui ne va pas. America, America ! Elia Kazan ne se trompait pas lorsqu’il faisait dire à l’un de ses personnages : « J’ai mon opinion sur le monde actuel (…). Il y a trop d’ordures pour qu’un coup de balai suffise ».
Florence Valero
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