L’Oeil du mal – D. J. Caruso

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Arrête un peu ta parano !

Depuis le 1er décembre 2008 sont installés à la station de Métro Charles-de-Gaulle Étoile des panneaux numériflash, c’est-à-dire des panneaux publicitaires interactifs ou « mobiliers de communication numérique »[1] qui diffusent à travers des écrans LCD un flux publicitaire en continu. Ce que ce dispositif a vraiment d’innovant, c’est qu’il permet de compter le nombre de gens passant devant la publicité, combien de temps ils se sont arrêtés devant celle-ci, et grâce à un système d’analyse des visages, de voir quelle zone est regardée en priorité, quelle zone n’est pas vue, et de déterminer avec plus ou moins de précision l’âge et le sexe de ces futurs clients.

Comme on pouvait le prévoir, tous les hurluberlus anti-capitalistes (Résistance à l’Agression Publicitaire, Souriez Vous Êtes Filmé, Big Brother Awards, Robin des Toits) se mobilisent, crient leur rage à cette nouvelle forme de vidéosurveillance. Mais est-ce vraiment de la vidéosurveillance ? Tout cela pose une question : la vidéosurveillance dépend-elle de qui surveille, homme ou machine ?

Ici, le flux des données n’est pas enregistré, juste analysé par une machine mais que peut bien une machine ? La publicité (numérique ou non) reflète nos bas instincts, notre envie, notre culpabilité, notre honte ; ça on le sait (et pour ces groupes de « résistants » précédemment cités, elle fonctionne à plein régime). C’est ce que montre admirablement Philip K. Dick dans Simulacres ou, ce qu’illustre plus généralement Burroughs avec grande lucidité dans un passage du Festin nu : « une certaine forme de persécution excluant toute violence physique peut donner naissance, si elle est appliquée de façon prolongée et judicieuse, à un complexe de culpabilité spécifique. »[2] Cette phrase ne s’applique pas qu’à la publicité, elle peut aussi s’appliquer à toute forme de vidéosurveillance, aujourd’hui omniprésente, qui éveillerait en chacun de nous un sentiment de culpabilité et nourrira à terme notre paranoïa. Pourquoi me surveille-t-on ? Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal, peut-être même sans le savoir ?

Et quand ce système de surveillance est bel et bien utilisé pour la sécurité, pour quelle sécurité ? La mienne ? Celle du plus grand nombre ? Et quand et comment ces deux idées (de sécurité individuelle et collective) se séparent, qu’arrive-t-il ?

Dans L’Œil du mal de D.J. Caruso, la vidéosurveillance possède le but commun de sécuriser. Tout commence lorsque Jerry Shaw (Shia LaBoeuf), employé d’une boutique de photocopie, reçoit 750.000 $ sur son compte d’une provenance inexpliquée. Il rentre chez lui et découvre une énorme quantité d’armes de poing, d’assaut, d’explosifs et de matériel militaire dernier cri. Au même moment, son téléphone sonne et une voix lui informe que le F.B.I. sera chez lui dans trente secondes ; elle lui indique alors un plan d’évasion. Évidemment, ce principe est le même que celui proposé par les frères Wachowski dans le premier Matrix. Une entité omnisciente, qui a un pied dans le système et un pied en dehors, prévoit et prévient. Et comme Néo dans The Matrix, Jerry Shaw sera arrêté pour un crime « simulé » afin de réaliser que ces prédictions étaient exactes.

La base commune de ces deux principes (sur laquelle se reposeront, on le verra, deux concepts pourtant très différents), on la doit à Baudrillard qui écrivait dans Simulacres et simulation : « Comment feindre un délit et en faire la preuve ? (…) Aucune différence « objective » : ce sont les mêmes gestes, les mêmes signes (…), or les signes ne penchent ni d’un côté, ni de l’autre. » Ces propos viennent illustrer ce que Baudrillard dit quelques lignes plus haut : « La simulation [d’un crime] est infiniment plus dangereuse [que le réel] car elle laisse toujours supposer, au-delà de son objet, que l’ordre et la loi eux-mêmes pourraient bien n’être que simulation. »[3] On pourrait poursuivre la réflexion de Baudrillard en disant que la simulation se trouve à la fois au centre du système (ici l’ordre et la loi, qui se base sur la simulation d’une utopie sécuritaire) et en dehors (puisque le système ne peut « voir et concevoir que du réel »).

Et c’est là où L’Œil du mal décuple tout son potentiel paranoïaque. Plutôt que de problématiser, comme The Matrix, la résistance à un système réticulaire, il problématise la possibilité même de résistance au sein d’un réseau assez vaste pour voir se confronter plusieurs systèmes qui eux-mêmes, utilisent les mêmes outils pour agir. C’est là tout le paradoxe du film de D.J. Caruso où seul ne compte pas la sécurité des citoyens (ici américains) mais encore faut-il choisir quelle sécurité lorsque plusieurs possibilités s’offrent à nos protagonistes ?

Ainsi, tout au long de L’Œil du mal, les personnages de Jerry Shaw et Rachel Holloman (Michelle Monaghan) obéissent à une voix, ou plutôt à divers messages ou signaux (panneaux publicitaires, téléphones portables ou plus généralement tout objet de communication numérique) qui les dirigent selon un timing parfait à travers un monde érigé en dangereux labyrinthe, monde dont ils ne peuvent s’exclure.

Au centre du film, une scène clé produira le spectacle hallucinant de la révélation de l’entité dominatrice : « We the people of the United States, in order to form a more perfect union, establish Justice, insure domestic Tranquility, provide for the common defence, promote the general Welfare, and secure the Blessings of Liberty to ourselves and our Posterity… »

« We the people of the United States, in order to form a more perfect union… » on l’aura reconnu, ces mots, ce sont les premiers mots de la Constitution américaine. Mais ces mots ont aussi, aujourd’hui, une résonance très particulière. C’est par ces mots que débute le célèbre discours de Barack Obama du 18 mars 2008 à Philadelphie, discours nommé d’ailleurs « A More Perfect Union »[4].

Évidemment, cette vox populi, ce n’est pas ici Barack Obama, c’est une machine, un super-ordinateur combinant et traitant les données de chaque individu selon le principe énoncé par Eric Sadin : « Le « cœur » de la méthodologie élaborée par la surveillance du XXIe siècle consiste à opérer suivant une indifférenciation généralisée des cibles, à soumettre la planète entière à un moissonnage globalisé de données, de façon à ce qu’au moyen d’algorithmes adéquats et de processeurs computationnels toujours plus puissants, il se dégage des cartographies dessinant des trames hyper-individualisées et relationnelles, appelées à faire l’objet de traitements appropriés et dynamiques selon les circonstances politiques ou les offres commerciales. »[5]

Le principe n’aurait pas pu être énoncé plus clairement, l’ordinateur, cet « œil du mal » traite toutes les traces de tous les individus sur le sol américain. Il est « the people », alors que l’individu n’est lui qu’une donnée, une machine dont l’intention est trahie par son comportement passé (toutes les traces laissées sur des vidéo de surveillance, sur Internet, données sur Facebook[6] captées sur votre téléphone… sont stockées pour établir le comportement possible ou l’intention de chaque individu). Mais évidemment, on verra plus dans le film qu’une simple dénonciation de la quantification de l’être humain à l’ère de la société hypermoderne (on peut deviner ici le traumatisme et la peur engendrée autant par les attentats du 11 septembre que par le « Patriot act »). Il est au mieux l’outil d’expression d’une paranoïa, dont la source est, comme toujours, humaine.

Car la paranoïa dérive directement d’une certaine culpabilité (culpabilité de ne pas s’insérer dans un système…) et donc trahit bien souvent soit une volonté de conformisme soit une peur de celui-ci. Dénoncer la paranoïa, c’est donc dénoncer le conformisme. C’est en ce sens que les « finals » des films de Spielberg (qui a d’ailleurs produit L’Œil du mal), happy-endings conformistes, révèlent tous leurs pouvoirs réflexifs : ils sont exactement ce que le film n’est pas, ils sont un contrechamp monstrueux qui viendra surligner le propos (inversé et impossible) du film. La paranoïa c’est le contraire de la surprise, nous disait Philip K. Dick. Et le concept dickien du film de Caruso est de transformer, via la paranoïa, l’être humain en androïde, en osmose avec cette idée : « Un être humain devient un androïde s’il se laisse transformer en un instrument, s’il est manipulé, changé sans le savoir en rouage d’une organisation qui le dépasse. (…) L’androïdisation exige l’obéissance et des comportements prévisibles. Dès qu’on peut prévoir scientifiquement les réactions d’une personne, on crée une race d’androïdes. »[7]

Il faut être conscient que l’androïde chez Dick contribue à un processus de réification. Un être humain prévisible, c’est une machine à réflexe, ce n’est plus un être humain. Et L’Œil du mal (dont le titre français propose d’ailleurs une interprétation morale et donc une critique d’ailleurs assez judicieuse, on préférera néanmoins le titre original justement plus objectif : Eagle eye) critique cette même prévisibilité de l’être humain, qui le réduit à n’être plus qu’une machine. De nombreux personnages secondaires viennent collaborer à la quête mystère de nos deux héros, et comme eux, chacun a été choisi par cette super-machine à la voix féminine (la place et le rôle de la femme dans le film est d’ailleurs des plus élaboré) selon ses tendances, son caractère, bref son comportement si précisément prévisible qu’il a pu être établi que dans telle ou telle situation, même exceptionnelle, telle ou telle personne agirait de telle manière.

On pourrait d’ailleurs être amené à réfléchir sur notre qualité de « terminal humain ». Il est évidemment assez simple de fausser le système, c’est-à-dire de falsifier nos informations, nos traces (ne pas créer son profil « autoportrait » sur Facebook mais créer dix faux profils à travers différents ordinateurs pour créer toutes une communauté fictive, c’est possible et simple) mais pourquoi le faire ? Pour être imprévisible ? Mais si l’imprévisibilité est notre caractère logique et systématique, ne sommes-nous pas encore plus paranoïaque ? Et la solution de désobéir à ses désirs est, dans l’absolu, impossible, vu que ces désirs sont en partie inconscients.

L’antidote que propose Dick, c’est… la surprise. Mais cela implique évidement de réfréner notre désir courant d’éviter l’échec à priori pour se contenter du mystère.

« C’est peu, mais c’est toujours mieux que la certitude défaitiste et mortelle du paranoïaque ».[8]

Daniel Dos Santos


[1] Voir le communiqué du 28 janvier 09 de la société Métrobus, gérant la publicité dans le métro parisien : http://www.metrobus.fr/images/Metrobus/pdf_etc/communiqueratp012009.pdf . Il est annoncé la mise en place de 400 panneaux d’ici la rentrée et 1900 d’ici deux ans. Voir aussi l’émission La Matinale du 3 février 09.

[2] William Burroughs, Le Festin Nu (1959), Paris, Gallimard, 2002, pp. 55-56.

[3] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Paris, Galilée, 1981, p. 36.

[4] Voir discours complet : http://www.youtube.com/watch?v=pWe7wTVbLUU édité en bilingue en mai dernier dans De la race en Amérique, Barack Obama, chez Grasset.

[5] « Self control » entretien avec Eric Sadin in Chronic’Art # 52, février 2009, pp. 28-31.

[6] On appelle ça le data mining, possible, à moindre mesure, par tout un chacun.

[7] « Philip K. Dick : « Moi, j’ai nettoyé les chiottes » » in Actuel n°46, septembre 1974, p.30.

[8] Ibid