Looking for Eric – Ken Loach
Second life
Ken Loach fait-il désormais de l’esprit avec un ballon rond ? Que lui est-il arrivé pour prétendre viser des sourires sur les maximes franco-anglaises d’un rabatteur de crampon ? Pourquoi, après avoir si bien défriché nos impasses politiques, sociales et religieuses à travers des films âpres et sans concession, lâche-t-il la réalité du collectif au profit d’un leader imaginaire ? Au pire ou au mieux, le scénario de Looking for Eric met-il en valeur une idée retorse et originale : la psychose hallucinatoire n’est pas un mal où l’on s’enfonce mais le chemin retrouvé de nos vies.
Le postier Eric Bishop cherche à se racheter moins sur un plan professionnel que psychique, voire métaphysique. Quelques flash-back sont là pour lever le voile : un adolescent en chaussures de daim bleu, la jeunesse sur les hanches, invite sa future amoureuse à danser un rock’n’roll. Jusque là, tout va bien. Mais les années passent, la vie en couple et l’arrivée d’un enfant désagrègent une solide relation. C’est la vieillesse en point de mire, la routine dans les jambes, le vide romantique et sa bile jaune, que notre héros se pique de dépression… A part ça, notre homme n’a pas un métier déplaisant, ses collègues de bureau sont tout miel et les magouilles adolescentes de ses deux fils occasionneront un petit drame qui ne fera pas grand mal. Quoi qu’il en soit, nous sommes loin du malaise sociétal que le cinéaste a dépeint dans ses plus beaux tirs : que l’on songe à Family Life ou à Sweet Sixteen, la famille a connu plus écorché vif que celle d’Eric Bishop.
Cependant, le but n’est pas de mesurer la qualité d’un certain cinéma à l’aune de ses entailles, loin s’en faut. On fait de très bons films sans gravité, là n’est pas la question. Mais lorsque les intentions d’auteur semblent virer de bord à ce point, on reste sur la touche. Quand un footballeur se taille aujourd’hui un salaire annuel avec six zéros au compteur, sans dénoncer le palmarès des mieux lotis et des transferts à hauteur de transactions immobilières, on se dit que l’idolâtrie l’emportera toujours sur la défense des plus pauvres et qu’elle peut même faire virer au bleu le rouge du cinéaste (les chaussures en daim ne diront par le contraire).
La gauche affadie de ces derniers temps a perdu un de ses plus sérieux défenseurs, soumis au règne des images consolatrices, au poster d’une idole et allons plus loin, à ces consoles de jeu casanières où la main pilote un personnage idéal, conquérant… et virtuel. Savez-vous que les habitués de la toile donnèrent à leurs SIMS (en tête des jeux de l’Eté) les visages de leurs stars préférées ? Ken Loach ne fait pas autre chose : prenant pour socle le doublon virtuel d’une fiction vécue par son personnage et par le spectateur de la salle, dans la dernière scène du film, il habille le visage des redresseurs de tort d’un masque à l’effigie du footballeur. Totale virtualité. Le règlement de compte suprême devient un bal masqué de Cantonna(s) où les révolvers braqués contre les gangsters ne lancent pas des balles mais de la peinture… Une peinture bleue, évidemment. « Blue Tube » raillera l’un d’eux au milieu de la rixe. Danger imaginaire à l’enclave internaute certaine.
Et c’est précisément là, qu’en cherchant bien Ken Loach (et pas Eric), on finit par retrouver celui que l’on croyait perdu. Croyez-le ou non, en prônant l’insouciance et le refuge dans le jeu, le cinéaste retrouve in fine le ton de ses meilleures radiographies et prend par la racine un dérivé à la mode en ces temps de second life sur le net.
Ecoutons l’expérience du psychanalyste Michael Stora[1] pour voir à quel point Ken Loach vise juste : « Je reçois ce que l’on appelle des no life, des dépendants, des cyber-dépendants aux jeux vidéo (…). Ceux que je reçois sont déscolarisés, ils jouent 15h à 20h par jour. J’en ai reçu un, cela faisait trois ans qu’il jouait sans être sorti de chez lui ! Et puis en même temps, ce garçon-là, il était leader d’une guilde de cinquante joueurs. Dans sa vraie vie, il est chômeur et maintenant, il vient d’avoir l’allocation adulte handicapé. Ce qui se passe, c’est que dans dix ans, ce leader pourra le marquer sur son CV et sera véritablement reconnu comme quelqu’un qui a des capacités de leadership et de management très impressionnantes. La société elle-même n’est peut-être pas encore prête à pouvoir entendre que les compétences dans ces mondes virtuels sont des compétences qui ont une vraie valeur. On les perçoit avant tout comme des no life, comme des drogués. Il y en a certains qui à un moment donné ne vont pas bien et peuvent utiliser de manière désespérée ces mondes-là » ce que fait entre autre Eric, le personnage fictif de Loach, mais aussi la personne réelle de Cantonna qui, pour reluire son blason, se projette tout entier dans la fiction que lui offre un cinéaste, une second life qu’on dira bien négociée par ce SIM des gazons anglais.
Une double vie est donc tout à fait envisageable en cette (cyber)époque : les désirs trouvent plus facilement leur image et leur matière dans un tout numérisée où l’extérieur devient étranger à notre déraison. Rester chez soi et rêver en douce, finalement, hors de l’opinion des redresseurs de consciences, n’est-ce pas intacte à travers ce film, la vigueur critique du socio-cinéaste ?
Florence Valéro
[1] Dans Zéro de Conduite, revue de l’uffej, n° 70, oct-nov 2008.






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