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Lust, caution

  


 

 

Les yeux du tueur

 

Après Brockeback Mountain, Ang Lee épie encore le secret d’une liaison intense et dangereuse où reflets et pudeur côtoient les galipettes du kamasoutra, où l’occupation japonaise croise une chambre illicitement occupée par deux figures enchaînées et déchaînées. Le feu brûle dans les pupilles lourdes de Tony Leung, une étincelle ambre savamment dessinée par les jeux de lumière de Rodrigo Prieto. Cette « lumière de tueur » est tellement fugace qu’elle accroche le cœur de la jeune espionne, sublime Tang Wei au double visage voilé d’une seule inclination, d’une même trace : les yeux du tueur Yee.

 

Et c’est par là que Lee infiltre sa nouvelle mouture. Une simple trace suffit à délier les cœurs et faire bruire une passion nichée dans une chambre propre et des oreillers tout frais. Le cinéaste brandit ses armes en catimini : le rouge à lèvre sur l’émail d’une tasse de café, écho de l’étincelle écarlate camouflée dans l’iris de Yee, le numéro de téléphone que Tang Wei gribouille à la hâte sans l’achever, l’éclat de l’impressionnant Yee dans le carreau d’une vitre, la bague au doigt d’une héroïne pleinement amoureuse préférant sauver l’ennemi que venger sa patrie, la pilule du suicide solidaire, jusqu’aux hiéroglyphes alambiqués du mah-jong disputé entre les épouses loquaces… Autant d’empreintes, d’effleurements de signes, de transferts de petits riens qui consolident la tragédie.

 

Ang Lee se souvient de l’histoire du papillon au bruissement d’aile cataclysmique. Méfiez-vous de ces toutes petites choses que la vie sème sur son passage, elles ont leur trace fumigène, des traînées de poudre catastrophe qui emportent et consument. De ce fait, le cinéaste piétine sec l’élan mélodramatique que son film suppose revêtir. A l’assaut de simples traces et de petits riens, il fait royalement l’amour, fait pleurer dans les chaumières (mise en abyme ironique d’une pièce de théâtre au pathos bruyant) et puis fait la guerre aux collabos sous fond de patriotisme revanchard. Le mélo a besoin de voir petit pour faire gros, hypothèse esthétique déjà jalonnée par ses pairs asiatiques mais très bien dosée et amenée dans Lust, à la mesure du désir bouillonnant qu’un regard éclair signe sur son passage. En lieu et place d’un objectif, Ang Lee tient une loupe promenée sur des traces dangereuses. On peut lui reprocher le grandiloquent d’une reconstitution historique, d’une trame très classique aux personnages figés et sans nuances via la troupe de théâtre un peu benête et fringante avec un metteur en scène aux idées révolutionnaires plein les mirettes… Mais les yeux de Yee emportent tout. Le voici, l’élément dissonant qui met un peu de nuance et d’insolite dans ce cadre trop dessiné. Papillon impeccable, Tony Leung tue d’un battement de cil le solide ancrage mélo de l’intrigue. L’étincelle rouge au fond de l’œil est plus reptile et envoûtante que celle, insipide, d’un jeune premier au patriotisme rageur.

 

Lorsque Kuang Yu Min voit rouge, il tue prestement, maladroitement ; le sang pisse et Tang Wei s’enfuit. Cet espion néophyte voit les choses en gros. Fonceur, malhabile, amoureux, le gentil du lot n’a pourtant rien d’intense. Il laisse de trop grosses traces dans cette histoire, de la pièce de théâtre pathétique à l’entreprise d’infiltration qui échoue jusqu’au baiser maladroit et grotesque qu’il tend à l’héroïne. Nouveau tour de force de Lee dans son échappée belle mélodramatique : évincer la belle gueule du jeune sauveur, trop tâche pour émouvoir et intéresser Tang Wei, sans trace subtile pour lui soulever les tripes. Non, Tang Wei suit irrésistiblement l’ambre dans les yeux de son tueur adoré, l’intriguant Yee, croisé entre deux seuils. Fantôme et momentané, il erre dans la maison, timide redoutable, marque dangereuse, entité de passage qui met le feu au « lac de signes » dans lequel s’ébroue l’infiltrée. Les hiéroglyphes du mah-jong défilent dans son regard mais elle ne voit que Yee… Pourtant, il n’a fait que passer… Et sa trace est restée. « Le temps passe, le souvenir reste » peut-on lire sur les idéogrammes leitmotivs des épitaphes. Trois ans et Tang Wai n’oublie pas celui qu’elle a dans le cœur, sinon dans le corps, semblable à un serpent qui lui laboure les tripes, fera-t-elle d’ailleurs remarquer au commanditeur de la seconde opération d’infiltration.

 

Yee est un serpent qui siffle en elle. Discret et délicat à l’extérieur, dévastateur et déroutant à l’intérieur, Tony Leung compose une partition sans faute, être nuancé qui efface d’un tracé magistral la balourdise du jeune héros qu’aurait porté en triomphe un mélo ordinaire. Volatile et vampire, Mr Yee emprisonne dans l’ombrelle tendue à sa proie, l’essentiel d’un charme empoisonné. Et la Madame Mak s’y englue prodigieusement ; nu, dans les positions les plus érotiquement acrobatiques, les gestes les plus sexuellement violents (on la voit emprisonner la tête de son amant dans un coussin, geste jouissif que sa petite nature de départ ne laissait aucunement présager), elle se donne toute entière à Yee jusqu’à trahir son propre camp. Le geste final de Tang Wei, là aussi esquisse et « mise en trace » que cultive la mise en scène de Lee, est une superbe ode discrète à l’amour impossible. Tang Wei dégrafe de son caban le cachet meurtrier qu’elle doit inhaler en cas de dépistage inopportun de l’ennemi. L’avalera-t-elle où non ? En tout cas a-t-elle déjà consommé un poison délicieux qui lui a remué les entrailles… Peut-être pas un cachet, mais une estampe, minuscule et ambrée, juchée dans le fond d’un œil : l’œil du loup Yee et non du « jeune » loup Kuang Yu Min.

 

Mais la réciproque est vraie aussi. Ang Lee ne fait pas de Yee l’unique sceau réjouissant de Lust. Sa captive aux yeux sombres est tout aussi renversante dans ses traces à elle et ses petits riens enregistrés par le relooker Yee. Une auréole de rouge sur une tasse de café passe pour une véritable bombe à retardement. La voilà, dans ce restaurant anglais, en train de consommer son café alors qu’elle vient juste d’appeler ses pairs et de signer ainsi la mise à mort de celui qu’elle aime… Un rouge à lèvre suppose-t-il tant d’entourloupes, de faux-semblants, de passions chevillées à l’âme et de doubles jeux à en perdre plus d’un ? Fragile, dévastatrice, exact miroir de Tony Leung, Tang Wai tire un à un tous les ressorts de cette intrigue… Juste un petit bout de femme, entre timidité adolescente et tourbillon sensuel d’une vamp. Un brin sarcastique, elle reproche une fois à Mr Yee que les hommes réservent aux femmes les discussions futiles. Mr Yee, discret et réfléchi, répond que les petits mots ont leur importance, leur nécessité. Sans doute Mme Mak lui sera plus que nécessaire. Déjà son chant sublime grésille dans l’incandescence des paupières du « maquereau » collabo… Encore une trace qui soulève des montagnes.

 

Oui, s’il y a une séquence qui porte en triomphe la fragilité d’un corps à corps que de simples marques ou indices semés ont réussi à construire, c’est celle de la mélodie populaire que Tang Wai s’amuse à fredonner. Les aigus battants l’air de volutes musicaux entourent la silhouette attentive et assise de Yee, que l’errance d’un coup d’œil ne trompe pas : Tang Wei, lui aussi, il l’a dans la peau. Couleuvre mélodieuse, elle s’est immiscée dans sa vie comme un courant d’air futile ; un genou glissé dans l’entrejambe, un regard à la volée, une partie de mah-jong, un costume enfilé, une chanson susurrée, jusqu’à la trace de maquillage sur l’émail et cet ordre salvateur qu’elle finit par crier à Yee… « Sauve-toi ». Voilà comment de petites signatures aguicheuses terrassent une relation, démantèle un réseau résistant. La grande Histoire et ses drames semblent se conjuguer à travers une histoire de bouts à bouts inoffensifs, via ces draps froissés que Yee gardent secrètement en ruminant sa déception amoureuse. La prude Tang Wai est réduite à cet écheveau de blanc entortillé, encore fumant des roulades enlacées du couple. Comme point final à Lust, on ne pouvait rêver mieux.

Lee extrapole un conflit historique à partir de rencontres sensuelles et de corps froissés. Qui nous dit que les champs de batailles ne sont pas aussi ces lits tourmentés ? Qui nous dit que les règlements de compte guerriers ne sont pas la guerre d’un amour contrarié ? Qui nous dit que les souffrances physiques ne sont pas celles de cœurs hésitants et de corps pantelants après le combat d’une étreinte ? Enfin, qui nous dit qu’un coup de feu, n’est pas ce coup de foudre qu’une lumière rouge agite au fond d’un iris impénétrable ? Yee a les yeux revolver, la jolie dame de Shanghai a le chant assassin. Egalité dans les passions mais pas dans leur résolution.

 

Le cinéaste situe l’occupation en chambre, où tout le monde trompe un peu tout le monde au jeu de l’amour et du hasard ; Tony Leung sa femme et sa patrie, Tang Wai son cœur et sa patrie, et s’il y a bel et bien un terrain mobilisé, c’est celui de la maison de Yee par la jeune comédienne, fausse « Mme Mak ». Le Japon est à la Chine ce que Tang Wai est à Tony Leung : une présence impossible à déloger sinon à coups de corps à corps et de têtes qui tombent. La guerre des passions est bien le moteur du cinéma de Lee, profitant toujours d’un décor colossal, celui d’une épopée magistrale, dans le désert ou en montagne, ici sur fond de conflit mondial, pour se blottir illico presto dans les pliures d’une relation complexe, entière, fracassante. Il semblerait que dans ses périples géographiques ou politiques, Lee essaie à chaque fois de la pister, d’en déceler la trace, n’oubliant jamais que dans toute opposition politique, morale ou religieuse, des amants maudits ont œuvré en silence pour qu’on retrouve leurs empreintes dans les plis d’une époque. Tigre et dragon, Brockeback Montain, Lust… Le désir a sa place, maintenant sa trace, tel un sabre signant d’un trait appliqué une déchirure brûlante, propice à une effusion de sang aux remèdes impossibles, à l’effacement illusoire.

 

Dans Brockeback Montain, les deux cow-boys s’épiaient, s’aimaient, s’éloignaient… Même si le temps crapahutait et laissait cet amour illicite en carafe, les cow-boys arrivaient de nouveau à s’épier, s’aimer, s’éloigner l’un de l’autre. Parce que dans les cimes enneigées, dans les vallons, ou dans l’eau limpide d’un lac, se trouvaient les indices magnifiques d’une passion souterraine, au plus près d’un décor, au plus près des corps. On pourrait dire la même chose des deux amants de Lust. Il s’épient, s’aiment, s’éloignent, au gré des traces qu’ils plantent à dessein sur leur passage. Donc, ne passons surtout pas à côté du nouveau Lee, quitte à rater le déroutant Yee et la flamme ambrée au fond des yeux.

Florence Valéro

 

 

 

 

 Réalisation

Ang Lee

 

 Interprétation

Tony Leung Chiu Wai

Tang Wei

Joan Chen

 

 Origine

Chine

 

 date de sortie

16 janvier 2008

 

 

 

 

 

 

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