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Mala noche

vu par Florence Maillard

 

 

 

 

 

 

 


 

Prions pour que Mala noche ne subisse pas une labellisation excessivement branchée qui risquerait paradoxalement de le rendre invisible – le « dernier Van Sant » est aussi son premier film, un inédit vintage, comble du chic – et pour que le film soit apprécié par tous à l’aune de son esthétique vigoureuse, sa profondeur et sa délicatesse, comme un des meilleurs films de son auteur.

 

D’abord, le film est un éblouissement. D’un noir et blanc incandescent tout d’éclats sombres et lumineux, où le 16mm et l’éclairage à deux sous composent une image d’une précision inattendue, pleine des chatoiements d’une réalité transfigurée (magnifique restauration en HD), Mala noche a l’énergie caractéristique des premiers films inspirés – celle d’un Shadows ou d’un Vigo – portés par les courants conjugués de l’expérimentation et d’une franche et directe nécessité. Chaque plan cherche à accomplir sa promesse excitante.

Puis, accoutumé à la collision des plans, des espaces, des échelles, à l’intrusion des détails saisis avec une insistante acuité (profusion d’inserts), on se trouve en fait emporté déjà par l’évidence d’un récit d’une grande force, empreint de douceur, d’humour et de cruauté. Walt Curtis, poète, figure emblématique de Portland, a écrit en 1977 Mala noche, court récit autobiographique dont Van Sant a tiré son premier long-métrage. Walt est donc cet écrivain (la nuit) et épicier (le jour), qui s’éprend d’un gamin mexicain aperçu au magasin, Johnny. Il parvient à se rapprocher de lui et de Roberto, son ami. Johnny se refuse à lui. Commence alors une étrange relation entre les trois garçons, étrange tant leurs mondes ne peuvent se rencontrer que sur le terrain mouvant de la dépendance (l’argent, le réconfort, l’attention quasi maternelle qui est accordée par Walt aux jeunes clandestins/ la fascination, l’attachement, le désir qui lie Walt aux jeunes garçons). Battu par celui qu’il soigne, laissé au bord de la route par ceux qu’il emmène hors de la ville, constamment repoussé, moqué, insulté, Walt est le captif, la victime consentante de cette relation insatisfaisante et de l’ironie des situations – quand Johnny et Roberto sont rétifs, glissants, brutaux et demeurent secrets. Le semblant d’amitié fragile qui unit le gringo et les clandestins est toujours menacé par une réalité qui les sépare de toutes parts. Aussi leur rapprochement tient du miracle, figuré par ces images en couleurs qui les montrent ensemble malgré tout, le temps de quelques pitreries devant une caméra. Le mouvement du personnage et du film est dans cette tentative d’aller contre, d’être avec. L’échec n’est ainsi jamais amer, mais plus profondément triste et mélancolique.

Le sexe est ce qui exprime le mieux la somme de ces déséquilibres – Américain/clandestin, « riche »/pauvre, homo/hétéro, adulte/adolescent, culture/ignorance : se déclarer amoureux n’empêche pas Walt d’espérer que 15 dollars lui permettront de coucher avec Johnny. A l’inverse, Walt perçoit avec quelque mauvaise foi la première nuit passée avec Roberto comme un viol : « il s’est servi de son sexe comme d’une arme contre moi ». Impression renforcée par la petite vexation que celui-ci en a profité pour lui subtiliser un billet de 10 dollars... Une phrase de Walt éclaire le film d’un jour singulier : « ils n’ont aucune imagination. Par exemple pour les choses du sexe. Fantasmes, amitié érotique… Je suppose que ce n’est pas de leur faute. » Narrateur de sa propre histoire, Walt n’est pas dupe. Il demeure impuissant à transformer la situation. Surtout, il se trouve décalé par son raffinement, sa qualité d’artiste cultivé, porteur d’un regard singulier sur le monde. L’imagination : c’est peut-être bien là que Johnny lui échappe pour toujours, lui qui n’entend probablement rien aux choses du sexe et à tous les subtils sentiments qui pourraient croître entre eux ; mais c’est aussi par là que Walt trouve à vivre intensément cette relation impossible, par là que cette relation trouve finalement à exister. Il faut voir Mala noche comme un film polarisé par la sensibilité de son personnage principal, un poète : comme un poème, sensuel et lyrique – ce qui conduit par ailleurs à interroger le geste cinématographique de Gus Van Sant quand il s’approprie le texte de Curtis. Le film trouve son accomplissement formel dans un passage de relais entre l’écrivain et le cinéaste, ce dédoublement du geste artistique qui propulse le récit subjectif à l’écriture dépouillée dans la sphère magique des vibrations de noirs et de blancs.

Sensuelles et lyriques, la scène de sexe entre Walt et Roberto et l’évocation (plutôt que la représentation) de la ville de Portland et de ses nuits de charbon le sont assurément. Le montage du film regorge d’inserts qui baignent le film d’un fétichisme pop : soda 7up, cigarettes Pall Mall, enseignes lumineuses… le recours à cette imagerie devient particulièrement pertinent si l’on considère qu’elle se situe justement à l’intersection de la pauvreté, la « bêtise » et l’opacité du réel et de sa transfiguration par l’image, le regard. On pense à Wassup Rockers et sa volonté ambiguë de faire entrer coûte que coûte de semblables corps juvéniles en fiction, mais pour en constater in fine l’échec et la fatigue. Mala noche se révèle plus généreux et plus pertinent, qui se déprend de toute fascination pour créer un monde de rapports complexes où ces corps échappent, mais capter leur rayonnement dans le regard d’un autre, et finalement l’incision brûlante d’un heurt et d’une rencontre. A ce titre, Tim Streeter, interprète de Walt, est la véritable pierre d’angle de Mala noche, gracieux, touchant, lumineux, d’une finesse incomparable. Tout est dit.

 

Florence Maillard

 

 

 

 

 

 

 

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