Mary and Max – Adam Elliot

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Pixar en figure de proue, la qualité des films d’animation n’est plus à prouver. Certains se sont agréablement distingués par leur finesse visuelle, préférant à la parole le langage des images, car la matière s’y prête largement : de distorsions en univers bric-broc, de personnages ciselés au gadget près, le film d’animation fonctionne comme une réaction en chaîne où il suffit de s’appesantir sur une seule de ses désarticulations afin que jaillisse le moindre petit boulon d’évènement.

Wall E, summum de l’écurie Lasseter où plus proche de nous, Sylvain Chomet et son sens muet de la répartie, qu’elle soit en 3D, dessin naïf ou patte à modeler, l’animation gagne à ne pas forcer sur ses répliques. Mais le tour de main du cinéma en général, c’est aussi de montrer que l’on peut être très bavard sans dire un mot. Et il aura fallu qu’une patte à modeler australienne nous le rappelle, à juste titre. L’image est un langage, le son aussi. Audio-visuel.

Des trois composantes sonores dont use le cinéma – parole, bruits et musiques – sans amoindrir l’impact de l’image, l’auteur de Mary and Max a su jouer avec grande clairvoyance de la voix off. Il y a peu de dialogues et pourtant la parole est omniprésente, toute entière délégué à la voix off des personnages et du narrateur, qui, à l’intérieur de leur solitude, dénouent leur silence en se dépatouillant avec les doubles pédales de l’intimité : l’esprit et l’écrit. Les deux sont dans les têtes, parlent dans la tête, dans le hors-champ de ce qui se joue au présent du personnage, de sa présence engagée dans le monde. Il existe un hors-champ visuel, on a tort de dire qu’il n’en existe pas de sonore.

La voix off, qui se travaille comme une vraie matière à pétrir, au même titre que les formes à dessiner (éclairer ou cadrer) est le seul moyen cinématographique d’avoir accès à une solitude, de faire exister un personnage hors du champ de l’autre, de l’union, de l’affront, de l’amitié, du conflit, et pourtant d’en murir une histoire toute aussi intéressante que s’il lui fallait un contact physique à titre d’embrayeur d’intrigue. Certes, c’est avant tout la relation épistolaire entre deux personnages qui prévaut, l’un sans l’autre et l’histoire n’existe pas, mais séparées jusqu’au bout de la fiction, ce sont bien deux solitudes qui cheminent ensemble et dont le pouvoir de captation, d’empathie tient à cette unique combinatoire : la voix-off et l’univers visuel qu’elle engage, les deux se rendant mutuellement l’appareil sans s’étouffer.

Il n’y a pas de « trop littéraire » ni de « trop visuel », il y a de toute façon du trop parce-que nous sommes dans le registre de l’animation, mais c’est une collaboration plutôt qu’une querelle entre le « je » livresque et le mutisme imagier. Précisément parce que le rendu des pensées ne s’est jamais autant justifié que par la capacité à faire exister l’isolement et ceci avec beaucoup plus d’impact lorsque cette parole pensée est soutenue par l’image. Je veux dire par là que le personnage existe, nous le voyons exister : son allure, son rapport au monde, son espace de vie, la rouille australienne opposée au métal new-yorkais, le « je » de l’écrit trouve dans l’image un corps dans lequel se mouvoir. Le livre nous donne la pensée, puis vient l’image, une possibilité d’incarnat : le duo peut désormais se jouer séparé. Epistolaire, il n’en demeure pas moins cinématographique.

Car à cet apparat sonore qui mêle voix-off et image, il faut ajouter – certes les bruits, mais qui n’ont pas ici grande frappe esthétique à part quelques flatulences amusantes à prendre avec modération – la musique. Elle aussi a sa couleur, sa matière, son impact et ses variations soutiennent l’image sans jamais la souligner avec abus. La musique relaie la voix et l’action suivant un dosage impeccable, via ce refrain pianoté qui relance – comme un vent agréable grouillant dans l’estomac – l’optimisme, cela au fin fond de ces huit-clos à distance où l’on se suiciderait d’office.

Oui, l’univers sonore, vocal et musical précisons, est un atout maître lorsqu’il s’agit de contrepointer la gravité et jouer si fin, comme c’est le cas ici, avec les dépressifs de ce monde où les rires sont des grimaces et où les angoisses n’ont jamais été aussi bien ouvragées que chez Mary and Max.

Florence Valéro

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