Megaupload – Aux origines idéologiques d’une cyberguerre

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UNE QUESTION IDÉOLOGIQUE

Un des grands enjeux économiques de demain, on le sait, repose sur la restructuration économique du secteur culturel autour de la propriété intellectuelle, engendrant de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants. C’est donc sur ce point que s’opère une guerre idéologique majeure.

Le 19 janvier 2012, le gouvernement américain (via le Department of Justice et le FBI) a fermé le site Megaupload. Pourquoi ? Les accusations plaident principalement sur le fait que les dirigeants de l’entreprise avaient connaissance du fait que les sites de téléchargement et streaming du groupe hébergeaient des contenus protégés par le copyright et que, potentiellement, ces dirigeants ont pris part à ces activités. Évidemment, le principe même de sites tels que Megaupload permet aux internautes d’en faire une utilisation illégale, c’est-à-dire d’y charger des morceaux de musique ou des films protégés. Mais combien d’outils ne permettent pas à leurs utilisateurs des utilisations illégales évidentes ? Pour être radical, l’industrie de l’armement peut subir les mêmes attaques. Mais celle-ci se décrit uniquement sur une vision univoque de leur utilité : la défense des citoyens. Il y a donc un principe à suivre simple lorsqu’il s’agit, pour une institution, de promouvoir ou entretenir l’utilisation d’un outil auprès du grand public : le déni. L’utilisation déviante et illégale du téléchargement est à voir alors comme un problème mineur, une erreur dans le processus logique d’utilisation, une divergence pathologique.

En disant ceci, nous sommes face à l’essence même de l’idéologie capitaliste. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de dénoncer les sites de partage ou publication de fichiers (vidéos, musiques, etc.) dans leur globalité (jusqu’à Youtube ou d’autres sites considérés plus « respectables ») mais de dire au contraire qu’il faut encourager plus fortement une offre strictement légale. Une anecdote, mise en parallèle avec ce discours, peut nous illustrer simplement le problème : il y a un an, Arte diffuse un documentaire intitulé Marx Reloaded. Dans ce documentaire, le patron de la Deutsche Bank donne son explication de la crise (nous paraphrasons ici) : « La crise ne vient pas du fait que les banques ne sont pas assujetties à assez de régulations, mais au contraire, parce qu’il y a trop de régulations Et ces régulations freinent ou empêchent aux banques de rétablir d’elles-mêmes leur équilibre ». En somme, la crise est une déviance du système capitaliste qui ne vient pas du fait que nous avons trop dérégulé mais au contraire pas assez, c’est-à-dire que nous n’avons pas été assez pur dans notre « action » envers le capitalisme, capitalisme qui est le moteur du secteur bancaire.

Or il apparaît clair que toutes ces déviances ne sont pas des problèmes périphériques mais sont au contraire des symptômes des modes de fonctionnement du capitalisme. Tout comme le partage de fichiers (qu’ils soient protégés par le copyright ou non) est un symptôme d’Internet, et non pas un problème périphérique. Il est impossible de « purifier » Internet de ces « dérives » (au pire des cas, disait Godard, nous en reviendrons à la poste), car ces dérives sont les fondements même de sa nature.

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LA RIPOSTE DES GOUVERNEMENTS

À cette échelle, il est donc impossible pour les gouvernements ou les entreprises privées de stopper ces modes d’utilisation d’Internet. C’est pour cette raison qu’on arrive à un point extrême où les gouvernements en manque de moyens tentent de légiférer sur une sorte de responsabilité civile, qui transformerait chaque internaute et chaque compagnie du web en police privée. Hadopi en est le parfait exemple puisqu’elle ne condamne pas les internautes responsables d’actes de téléchargements illégaux mais, au contraire, du défaut de sécurisation de sa ligne internet. Il serait donc de notre devoir de constamment vérifier, se protéger… pour ne pas être accusé des délits d’une tierce personne, peut-être complètement inconnue, exécutée par la violation de notre connexion internet (soit un équivalent honnête des lois d’Arabie Saoudite condamnant les femmes violées qui seraient sorties non accompagnées dans un lieu public, comme si le véritable crime n’était pas le viol lui-même mais le fait d’en avoir fait naître le désir et rendre possible l’expression ; et donc, pour aller plus loin, que ce désir se confonde avec la pulsion sexuelle est alors on ne peut plus naturel).

Or personne n’est dupe. Après les expériences historiques du XXème siècle (ainsi que toutes ses fictions : 1984, etc), plus personne ne croit sérieusement à un discours et un vocabulaire si ouvertement manipulateurs. Par exemple, les autorités (gouvernementales ou des grandes entreprises) utilisent les mots « piratages », « vol »… pour parler de copies. Il est intéressant de noter que toutes ces autorités (qui se voudraient pragmatiques et objectivistes) usent, pour construire un discours dominant, d’un vocabulaire au contraire métaphorique. Ce ne sont plus les faits qui importent (les faits eux-mêmes étant volontairement omis) mais une éthique comportementale qui n’a plus besoin de la réalité économique. Évidemment, la question ultime est : si demain, le téléchargement illégal stoppait d’un seul coup, l’industrie culturelle engrangerait-elle plus de profits ? Et cette question, en fin de compte la seule question essentielle pour les gouvernements ou pour l’industrie culturelle, n’a pas de réponse possible, puisqu’elle établit artificiellement un lien de cause à effet entre la consommation gratuite de biens culturels et la consommation payante (qui sont deux types de consommation radicalement différents qui n’entretiennent pas de liens systémiques de cause à effet).

Alors pourquoi toutes ces régulations ? Il faut probablement déplacer le principe économique dicté par les entreprises (tels que « les industries culturelles ont perdus X millions à cause du piratages »…). Les entreprises ne pensent pas une seule seconde qu’elles perdent de l’argent. Elles n’en gagnent pas (mais ceci n’a non plus que peut de rapport). L’enjeu ­- majoritairement ignoré – n’est pas de contrôler la vente des produits culturels (musiques, films…) mais leur valeur. C’est cet élément essentiel (le contrôle de la valeur des produits culturels non leur vente ou leur rendement) qui est à la base de tous les discours de toutes les organisations ou individus luttant contre le téléchargement illégal.

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LES EFFETS POSITIFS D’HADOPI ET LEUR VÉRITABLE CAUSE

Faisons cette hypothèse : imaginons que l’Hadopi a effectivement des effets « positifs » et provoquerait une réduction du nombre de téléchargements de fichiers protégés. Même si les « pirates » ralentissaient leurs activités à cause d’Hadopi, ils n’en seraient pas pour autant dupe. Même le gouvernement qui nous dit que « télécharger, c’est voler » n’est pas dupe. Dans une telle (improbable) hypothèse, la véritable cause viendrait du fait qu’il est toujours possible de nier l’idée que l’opposant (le gouvernement et les industries culturelles) ment. Une blague de Slavoj Zizek résume parfaitement le principe idéologique de ce type de croyance. Un homme récemment sorti d’un asile psychiatrique revient à ce même asile. Le médecin lui demande :

« Que faites-vous ici ? Je pensais que nous vous avions guéri. Êtes-vous redevenu fou ? Pensez-vous à nouveau que vous êtes un grain et que le poulet qui vit derrière votre maison va vous manger ?

– Non, docteur, je ne pense plus que je suis un grain prêt à être dévoré par un poulet, vous m’avez bel et bien guéri.

– Alors que faites-vous là ?

– Docteur, je sais bien que je ne suis pas un grain et que le poulet ne peut pas me manger… mais est-ce que le poulet est au courant ? »

Voilà, par excellence, le mode de fonctionnement de l’idéologique contemporaine. Cette blague repose sur le principe simple longuement expliqué par Zizek, qui pourrait se résumer à la phrase « je sais bien, mais quand même… ». Soit : « Je sais bien que le partage illégal est un des modes de consommation de la culture (comme prêter un livre) mais quand même… ». Est-ce que l’autre parti (l’industrie culturelle, le gouvernement…) le sait ? Hadopi repose exemplairement sur ce modèle, tant du côté du gouvernement que celui des internautes qui s’arrêteraient de télécharger à cause d’Hadopi (si l’on tente de dépasser l’évidente peur du châtiment). Ainsi les internautes refuseraient d’admettre ce qu’ils savent de fait : ne pas télécharger ne les poussent pas nécessairement à l’achat. Cet exemple montre clairement la scission qu’il existe entre le fait de savoir, et celui d’admettre.

Un autre exemple, tiré du dernier film de David Fincher, Millenium, synthétise idéalement la problématique de ce type de comportement tout en lui offrant une brillante hypothèse. L’enquêteur interprété par Daniel Craig découvre l’identité d’un tueur en série et se rend chez lui pour avoir la confirmation de son identité. Il entre dans le domicile vide du tueur présumé. Lorsque ce dernier rentre chez lui, Daniel Craig sort de la maison, s’apprêtant à s’enfuir, mais est découvert dans les bois entourant la maison. Le potentiel tueur prétend croire que Daniel Craig venait simplement lui rendre visite et lui propose de prendre un verre, ce qu’il accepte. Chacun des personnages est conscient de la situation et connaît la vérité, mais le simple fait de ne pas l’admettre maintient l’illusion. Un semblant d’explication nous est donné quelques instants plus tard lorsque le tueur en série, mettant à jour cette même problématique, apporte une hypothèse à Daniel Craig, devenu son prisonnier. « La peur de décevoir est plus grande que la peur de souffrir. » Voilà le mécanisme idéologique dans toute sa splendeur. Je sais bien que l’autre est un criminel (ou quoique ce soit d’autre) mais je ne l’admets pas tant que le fait n’est pas confirmé.

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RETOUR À LA RÉALITÉ

Le 20 janvier au soir, un communiqué de Fight For The Future annonçait que les projets de loi SOPA (Stop Online Piracy Act) et PIPA (Protect Intellectual Property Act) furent abandonnés par le congrès américain suite à des protestations massives dont le mouvement Fight For The Future s’est fait l’initiateur et le relais (ils préconisaient notamment à chaque citoyen d’appeler ses sénateurs chaque jour pour leur faire part de leur opposition…). Ces lois visaient à surveiller toute communication internet (publique ou personnelle) automatiquement pour retrouver les traces d’échanges de fichiers illégaux ou protégés, et pouvant bloquer entièrement tout site internet relayant, même malgré lui, des fichiers protégés, bloquer ses comptes Paypall… sans passer devant un juge. Cette victoire fut même saluée par des opposants au régime chinois qui voient ici un modèle de révolte. Voilà le danger aujourd’hui : considérer qu’une lutte dont les objectifs se concrétisent est une victoire. Ce cas présent avait déjà montré, le jour précédant, sa partielle inutilité. C’est-à-dire que des modes opératoires américains, beaucoup plus complexes et longs à appliquer, permettent déjà la clôture d’un site Internet à l’échelle globale, sans décision de justice, et même lorsque le site en question ne dépend pas de la juridiction américaine.

Aussi, l’abandon des lois SOPA et PIPA a été largement favorisé par la fervente opposition des géants du web (Google, Yahoo, Facebook…) et donc logiquement, si victoire il y a, c’est une erreur de considérer qu’il s’agit ici d’une victoire des citoyens internautes. Le seul moyen efficace de lutte aujourd’hui est, au contraire, de retourner les géants industriels les uns contre les autres, et de choisir alors, parmi ceux-ci, les moins mauvais. Solution certes efficace dans le cas présent mais totalement insuffisante, voire potentiellement dangereuse.

Ce qui est néanmoins encourageant, c’est de voir l’accélération des lois liberticide destinées à brider Internet. Ce que cette accélération de la censure sur Internet prouve, c’est qu’une opposition doit être réduite au silence par la force. La censure n’est pas un acte qui opère pour contrôler un futur possible, mais est une réaction à une opposition déjà présente. C’est de ce point de vue là qu’on peut voir avec optimisme l’apparition de nouvelles formes de censure (car elles fermentent une révolte). Ce qu’il faudrait prendre paradoxalement avec suspicion serait le silence, le manque d’intérêt qui par définition ne provoquerait aucune riposte. Outil démocratique par excellence, les gouvernements et les grandes entreprises ont peur d’Internet. Ils ont raison.