Mères et filles – Julie Lopes-Curval

En fait de mères et de filles, le film nous montre surtout des femmes. Certes, Julie Lopes-Curval pointe les relations compliquées entre mères et filles, mais cela pour réhabiliter la femme dans son indépendance, sans la réduire uniquement à être la mère de ses enfants. Les trois générations de femmes présentées refusent toutes leur rôle de mère : Louise, la première, a quitté le domicile conjugal dans les années 50. Sa fille Martine, qui a sans doute souffert de cette absence maternelle, renie presque sa propre fille, et ne se consacre qu’à son métier de médecin. Quant à Audrey, la petite-fille, elle est sur le point d’avorter.
Pourquoi tant de difficulté à être femme et mère, dans cette famille au passé trouble ? Audrey cherche à raviver le passé, sa mère Martine veut l’oublier, tandis que son père déplore qu’on ne lui demande pas son avis, à lui, le marchand de lunettes, qui est peut-être le plus clairvoyant de tous… Car enfin, c’est bien sur la complexité des femmes que se focalise l’attention de la cinéaste, qui nous dresse le portrait de femmes de caractères magistralement interprétées par Catherine Deneuve (la mère) et Marina Hands (la fille). Deneuve campe une femme dure, froide, sans humour ni fantaisie. Elle s’est endurcie et peine à recouvrir des sentiments de tendresse et d’affection envers sa fille qu’elle considère comme une étrangère. « De toute façon on ne s’est jamais entendues », lui rétorquera-t-elle, usée par leurs incessantes algarades, qui ne révèlent que l’absence de communication entre les deux parentes. Audrey est contrainte de patienter dans la salle d’attente du cabinet pour pouvoir entrevoir sa mère et tenter de lui parler. Deneuve, toujours sèche, le regard fuyant, le mouvement brusque, ne tenant pas en place, accompli une nouvelle performance, et se conforte dans le rôle de pet-de-sec sans cœur.
Porté par les actrices, ce film pourtant cruel sonne donc toujours juste. Quant aux séquences de reconstitution des années 50, lorsque Audrey ravive les souvenirs de sa grand-mère disparue par l’intermédiaire d’un journal intime retrouvé, elles sont si décalées, si stéréotypées, tout droit sorties des revues de modes de l’époque et des images clichées que l’on se fait de la révolution culturelle d’après guerre et de la libération des femmes qui se prépare, qu’elle apparaissent comme le fantasme d’Audrey. Le souvenir ainsi reconstitué devient fantastique, et participe à cette ambiance étrange et angoissante qui empreint tout le film. Les bords de mer sont loin d’alléger l’atmosphère, et ils viennent au contraire répéter la force du passé qui resurgit et se rappelle aux êtres comme le ressac vient frapper les rochers sur la rive.
On peut reprocher à Julie Lopes-Curval d’être parfois trop explicite et pas assez subtile dans le tissage du récit, au moins, elle ne reste pas dans la demi-teinte, et à force de fouiller dans les greniers, elle finira par sortir le squelette du placard. Au travers de cette intrigue familiale à la noirceur chabrolesque, la cinéaste soulève le thème de l’héritage et de la transmission, de ce que l’on décide de garder ou de ne pas garder, des souvenirs enfouis comme de l’enfant à naître.
Pourquoi choisit-on de garder, de refouler, ou de transmettre ? Pour qu’il y ait toujours des histoires à raconter, et des films, qu’on oubliera vite, mais qui nous les font vivre comme si nous regardions avec délectation par la fenêtre de la maison voisine pour voir ce qui s’y passe.
Suzanne Duchiron






Je suis tout à fait d’accord, je l’ai vu hier, ton analyse des personnages et du thème qui irrigue l’intrigue est bien saisie et finement rendue. J’aime bien le rôle de pesanteur que tu donnes à la mer, c’est vrai qu’elle est tout sauf aguicheuse.
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