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  Mon frère est fils unique

 


 

Le cinéma italien en suspens ?

Parenthèse avec Mon frère est fils unique, de Daniele Luchetti

 

Tout petit déjà, ses parents l’ont surnommé « La Teigne » parce qu’il frappe tout le monde. Accio, le héros du film de Daniele Luchetti présenté dans la sélection Un certain regard, est un enfant-terrible. Nous évoquions dans ces pages il y a quelques mois le génie du cinéma italien lorsqu’il s’attache à peindre l’enfance, de Rossellini à Kim Rossi Stuart en passant par Comencini, nous pouvons désormais ajouter au tableau Mon frère est fils unique. Comme ses prédécesseurs et compatriotes, et ses années de collaboration avec Nanni Moretti n’y sont probablement pas étrangères, Luchetti nous entraîne dans une aventure familiale loin de tous clichés, empreinte de vérité et de justesse, et indéniablement pleine de charme.

 

S’il parvient à nous toucher, c’est que le cinéaste a su mettre au jour l’humanité dans toute son ambivalence et ses contradictions, à travers le portrait de son héros bouleversant de réalisme. Loin de tout psychologisme, le scénario n’a en aucun cas pour objectif de nous faire comprendre le comportement et les motivations du personnage. Livré sans mode d’emploi, nous suivons ce vilain petit canard qui prend la vie de travers, mais reflète une détresse cruellement familière, celle liée au manque d’affection et à la difficulté de se faire une place, dans la société comme dans l’histoire familiale et collective. Parce qu’elle nous confronte à un malaise existentiel, la turbulence du héros dérange mais fascine tout autant. « Enfant du diable », différent de son frère et de sa sœur, sa mère est la première à le rejeter. Plus tard, c’est pourtant parce qu’elle voit chez le jeune homme une ressemblance avec son père, qu’une femme mariée tombe sous son charme.

 

« Attraction et répulsion » pourrait être le mot d’ordre de Luchetti pour ce film. D’emblée, la musique enlevée parcourue de la voix-off du héros sur son histoire, la caméra mobile et le montage franc et efficace semblent nous orienter vers une esthétique de la légèreté. Hélas, diront certains, ce n’est pas cette fois encore que nous assisterons au retour de la comédie italienne. Mais si le film ne se distingue pas par le rire qu’il suscite, il sait tirer parti d’autres émotions, et étonne par bien des aspects. En fait, la réussite de Luchetti est de s’être saisi avec une grande habileté du caractère anti-héroïque de son personnage. La rébellion du jeune homme n’est jamais là où l’on espérerait la trouver, car le cinéaste va sans cesse à l’encontre des attentes qu’il fait naître. À l’âge où les garçons commencent à s’intéresser aux filles, le petit italien survolté veut devenir prêtre. Puis, alors que ses parents veulent en faire un ouvrier, il s’imagine latiniste. Mais gare aux conclusions hâtives qui attribueraient à ces tendances intellectuelles et spirituelles chez l’enfant une sagesse d’esprit et un tempérament réfléchi. Bien au contraire, l’agressivité de la Teigne ne fait que s’échauffer de plus belle, et c’est là que Luchetti s’aventure hors des sentiers battus. De la figure d’ange malicieux du garçon trépidant au jeune homme svelte et gracieux qu’il devient, Accio ne manque pas d’attraits, et s’ils sont mis en valeur, c’est pour briser avec plus d’éclat le vernis des apparences. La délicatesse n’est pas de mise en effet, quand chez Accio, les coups partent avant les mots, avant les sentiments, avant la réflexion. À fleur de peau, il fonctionne à l’instinct, met le feu aux poudres, dans tous les sens du terme, et dans le doute, fonce dans le tas. Petit, il assaillait ses aînés de questions ; devenu grand, il préfère leur clouer le bec avant qu’ils ne l’ouvrent. Parce qu’il est plus facile de détester que d’aimer, d’attaquer que de s’exposer, Accio préfère être l’ennemi de tous, plutôt que de prendre le risque d’être aimé. Il n’est pas triste parce qu’une fille le torture mais parce qu’une fille justement ne le torture pas, dira de lui l’un des personnages du film. Dans l’Italie gauchiste des années 70, quoi de mieux que de se déclarer fasciste pour être haï de son frère et de sa sœur communistes, et de ses parents, catholiques et prolétaires ? Mais les égarements d’Accio ne sont qu’une succession de mauvaises intentions mal conduites, et le bien aura finalement raison de lui, tandis que son dévoué frère charismatique et adulé de tous connaîtra une fin tragique. La famille excessive, les personnages aux sentiments complexes et impénétrables, le regard cynique sur l’engagement pour la cause commune, sont autant d’ingrédients qui ont nourri le cinéma italien depuis des années, et l’amertume nuancée d’un espoir qui arrive trop tard (la belle action finale d’Accio qui prend un caractère messianique en attribuant des logements à tous les résidents d’habitations insalubres) vient parfaire le tout, qu’il ne nous manque plus que d’estampiller « comédie dramatique italienne ». Il est temps de le dire, Luchetti démontre ici un savoir-faire indéniable et efficace, mais certainement pas d’un renouvellement. Doit-on y voir l’explication de l’absence de film italien concourant à la Palme cette année ? Mon frère est fils unique reste somme toute un beau lot de consolation…

 

Suzanne Duchiron.

  

 

 

 Réalisation

Daniele Luchetti

 

 Interprétation

Ricardo Scamarcio

Elio Germano

 

 Origine

Italie

 

 date de sortie

12 septembre 2007

  

 

 

 

 

 

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