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No country for old men

  


 

 

Un retour des frères Coen tout en subtilités

 

Le film s’ouvre sur une arrestation, celle d’un terrible meurtrier, le psychopathe Chigurh, le premier héros du film. Dans une scène inaugurale de corps à corps, il s’empresse d’étrangler son geôlier avec ses menottes, et nous livre ainsi une première démonstration de la sauvagerie du meurtre, ancrant la violence comme thème principal de No country for old men. Un instant plus tard, le fugitif accomplit le premier d’une longue série d’actes gratuits dans le film, l’assassinat au pistolet à compression d’un chauffeur de pick-up arrêté par lui sur la route. Mais ce n’est qu’au beau milieu du film que la première scène de strangulation nous revient douloureusement à l’esprit, lorsque le shérif Bell raconte qu’il fut un temps où le bétail était égorgé avant que ne se généralise l’abattage des bœufs par fusil à compression. A l’évidence, c’est bien à un abattage généralisé que l’on assiste dans cette histoire classique de serial killer : une tuerie, une boucherie « à la Coen », à l’instar de ces quelques plans « ketchup » où le sang jaillit des plaies à l’air libre, où le cadre se resserre sur les chemises qui s’ouvrent pour mieux délivrer le spectacle de la chair à vif, quand ce n’est pas simplement l’os qui transperce la peau.

 

De ces grands et vastes paysages, immenses étendues sauvages et inhabitées brûlées par le soleil, ce sont d’abord des couleurs et des sons que capte la pellicule des frères Coen. Peu bavard, le film s’enracine dans un retour à la nature, au sauvage et au primitif. Tout n’est que terre, eau et sang. L’homme, à l’image du second personnage principal, Llewelyn, le « gentil » qui n’aura pour seul tort que de s’être entiché d’une mallette pleine de dollars, apparaît bien petit dans l’immensité des grands espaces, et bien faible face au déterminisme implacable de cette nature intransigeante, qui manifeste tout au long du film son imposante présence, dans les pauses descriptives de la caméra sur l’horizon, comme dans les récurrents grondements sourds de l’orage qui jamais n’éclate. Le déterminisme, c’est là le second objet du film, qui ne fait que développer la thèse fataliste de la mort qui frappe où elle veut, sans autre morale que celle de l’absurdité de la vie, et qui dénonce la vanité de l’homme. L’homme, c’est le fameux « old men », le troisième personnage du film, le shérif Tom Bell, joué par Tommy Lee Jones. Humaniste désespéré, Don quichotte désabusé qui finit par comprendre que la vie n’est pas un roman de chevalerie, le vieil homme prend sa retraite lorsqu’il réalise qu’il a passé sa vie à se battre contre des moulins à vent.

 

Un bon shérif, une brute meurtrière et un truand par accident, les plaines arides du Texas et ses routes interminables en toile de fond, le décor semble posé. Mais ce serait avoir peu d’estime pour les réalisateurs que de s’imaginer que le film ne nous réserve pas de surprise. Au contraire, d’un récit conventionnel et attendu ils parviennent à faire une œuvre cinématographique de grande envergure, à la mise en scène toujours efficace, et surtout à produire un subtil mélange de tons, fondé en grande partie sur la peinture psychologique des personnages. La relation triangulaire dans laquelle s’inscrivent les héros permet d’approfondir à tour de rôle les personnalités des protagonistes, et comme s’ils exploraient les différentes facettes de l’humanité, les cinéastes révèlent tout à la fois la grandeur et la misère de l’homme, la cruauté dont l’être humain est capable comme le tragique inévitable de sa situation.

 

Si ce dernier film paraît plus sombre et « sérieux » que les précédents (on garde encore à l’esprit le potache Ladykillers), c’est qu’il n’est que plus fin, et que l’ironie grinçante s’est transformée en raillerie tragique, tandis que le comique s’est subordonné au tragique pour n’en affirmer que mieux son efficacité.

On retrouve l’esthétique des frères Coen, les plans « bande-dessinée », les faciès caricaturaux,  l’excellent Javier Bardem (dans le rôle du serial killer) en tête de cette collection de portraits américains hauts en couleurs. Du jeune lieutenant imbécile à la concierge de la résidence de mobile home, nullement impressionnée par le tueur, qui, décontenancé, ne trouve rien de mieux que de prendre modestement la porte, la parodie joue à plein, à travers ces séquences qui sont autant de touches comiques instillées dans une mécanique sobre. Le tueur, Pierrot face de lune, dont la figure se fend parfois d’un sourire enfantin, comme lorsqu’il « discute » avec Carson, déploie, dans un jeu pourtant si peu démonstratif, une palette étendue d’apparitions variées. Personnage énigmatique dont le visage à l’expression presque figée résiste au déchiffrement, il peut prendre l’air, avec sa coupe au bol, d’un enfant qui a grandi trop vite, et avec son imposante arme dans les bras, d’un albatros encombré de ses ailes. Mais d’une séquence à l’autre le regard meurtrier prend le pas sur cette apparente vulnérabilité et l’inexpressivité du personnage donne lieu à l’interprétation négative d’un homme froid et sans cœur. Parfois encore, il n’a l’air ni plus ni moins que de l’américain moyen, inoffensif, l’aspect presque abruti lorsque, au volant d’une voiture, il se laisse – et c’est l’unique fois du film – surprendre par un véhicule qui vient heurter le sien de plein fouet.

 

Tueur effrayant, énigmatique, à la stratégie implacable, rien ne lui échappe, ni même un mot de trop. Systématique, il élimine tout être vivant sur son passage, homme, femme ou chien, blanc ou mexicain. Puis sa rigidité prend un autre aspect lorsqu’il décide que ces victimes joueront leur sort à pile ou face. Alors, l’abatteur se change en ergoteur, discutant et pinaillant avec le propriétaire d’une station service, qui ne sait si l’homme qui se trouve devant lui est bien de lard ou si c’est lui-même le cochon, qui risque d’être transformé en chair à saucisses. Dès lors, notre Pierrot mystérieux commence à entrer en communication avec ses victimes, et au fur et à mesure qu’il devient plus bavard, perd de son aura initiale. Le roc impénétrable que nous présentait ce corps robuste et décidé, ce visage inaccessible, improbable et lunaire où aucune trace d’humanité ne permettait au regard de se fixer, se  transforme petit à petit en  une brute épaisse et presque pataude. L’aspect inquiétant des premiers mots prononcés qui semblent émaner d’une intelligence ultra-logique capable d’anéantir l’esprit le plus alerte –  lorsque Chigurh reproche l’incohérence des propos du commerçant peu soucieux de la validité de ses affirmations – tourne rapidement court, et révèle avec une tragique ironie la faiblesse du meurtrier qui ne parvient à tenir son discours et se retire vaincu. Clara, la femme de Llewelyn, n’en sera pas la dupe, et même à l’heure de mourir, trouvera la force de s’opposer aux affirmations péremptoires du tueur, qui cherche à justifier son acte. « Ce n’est pas ça », rétorque-t-elle lorsque l’assassin lui soutient que son mari a préféré chercher à se sauver lui-même que de la sauver. Refusant d’entrer dans la folie de l’homme elle prétend qu’elle n’annoncera ni pile ni face car « la pièce n’a rien à voir là-dedans ». « La pièce et moi sommes entrés en même temps », trouve juste à dire l’accusé pour sa défense. La gratuité et l’absurdité de l’entreprise meurtrière de Chigurh est révélée ici dans l’évidence de sa logique creuse. Alors que le tueur apparaissait comme un fin stratège, suivant à la trace son objectif, la fameuse mallette de billets récupérée par Llewelyn, on comprend au milieu du film qu’il ne fait que suivre les émissions d’un transpondeur caché parmi les billets. Le bip-bip du détecteur qui s’emballe ou ralentit en fonction de sa proximité avec sa cible opère alors davantage comme ressort comique que comme instigateur de suspense. Et c’est ici que brillent nos deux frères à la réalisation : dans le mariage subtil de l’humour et de la terreur, dans la manifestation du cocasse au plus fort de la tension dramatique. Le tueur n’en est pas moins dangereux, il traque l’honnête homme et témoigne de la plus extrême cruauté, et cependant, il devient l’objet de la farce. De psychorigide calculateur, il devient un abruti maniant bêtement sa télécommande, et l’on comprend que sa précision métronomique n’est due qu’à celle de son jouet. La scène du motel s’inscrit dans ce paroxysme proprement coenien, dans lequel la tension entre comédie et film noir joue avec les nerfs du spectateur, déchiré entre le suspense de la situation, traditionnelle traque quasi-finale dans l’espace réduit de quelques chambres mitoyennes, et l’inévitable rire que provoque le tueur, qui, l’air idiot, son canon à compression dans les deux mains comme un pompier avec son extincteur, abat tous les occupants de l’hôtel avant de pénétrer enfin dans la chambre recherchée.

 

Le balancement d’un genre à l’autre, ou plutôt, d’un genre dans l’autre, générant chez le spectateur une confusion émotionnelle sans jamais mettre à mal la compréhension narrative, place le film sous le régime de la subtilité. C’est cette même finesse qui se déploie au fil des plans en clair-obscur et des mouvements de caméras achevés, qui laissent l’action s’étendre et le mouvement s’accomplir. D’une temporalité de l’instant, les frères Coen parviennent à nous faire basculer dans une temporalité de l’éternel, où plus rien ne sert de courir dès lors que la fatalité s’accomplit. L’ellipse narrative qui occulte à notre vision le meurtre de Llewelyn, témoigne de cet abandon du sensationnel au profit de l’essentiel. Abandonnant la précision de l’ultravisibilité qu’on leur connaît, les cinéastes optent pour un art du détail plus parcimonieux, et redoublant d’effets visuels et sonores de brouillages, de flous et d’ombres, ils se laissent aller à l’errance, étirant le temps d’une discussion ou accompagnant à l’envi le regard subjectif d’un shérif perdu dans ses pensées. La structure narrative extrêmement simple permet alors au film de s’attacher à l’essence même des choses : la nature, l’amour (Llewelyn et Clara, mais aussi Tom Bell et sa femme Loretta forment deux couples exemplaires à cet égard), le destin. A la recherche de l’humanité, on rejoint en dernière instance le Shérif, seul survivant presque malgré lui, qui a traversé la tempête meurtrière mais n’a pu vaincre le mal. Le meurtrier s’en est allé, et la mort continuera de frapper, mais c’est toutefois sur une note d’espoir, celui de l’amour vainqueur, que le film s’achève, réunissant le shérif et sa femme, restés vaillants grâce à leur sentiments, à leur profonde humanité, et leur envie persistante, encore, de raconter leurs rêves au matin d’un jour nouveau.

Suzanne Duchiron

 

 

 

 

 

 Réalisation

Joel & Ethan Coen

 

 Interprétation

Josh Brolin

Javier Bardem

Tommy Lee Jones

 

 Origine

Etats-Unis

 

 date de sortie

23 janvier 2008

 

 

 

 

 

 

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