Non ma fille tu n’iras pas danser – Christophe Honoré
By Suzanne DUCHIRON | septembre 20th, 2009 | Catégorie : Cinéma | 1 Comment »Premières images : vue sur le sol de la gare. Des pigeons qui volètent, des pieds qui s’activent, des valises qui roulent : d’emblée, on ne regarde pas là où il faut, là où les choses se passent. Cette vision, c’est celle de Lena, l’héroïne jouée par Chiara Mastroïanni. C’est peut-être tout le problème de ce personnage, d’avoir le regard mal orienté, d’avoir une vision contraire, et de fait, de marcher à rebours, de faire tout à l’envers. Jamais elle n’a avec autrui de rapport frontal : elle se place à côté des gens pour leur parler, même à table, au petit déjeuner avec sa sœur, ou au restaurant. Quand elle s’approche d’une fenêtre, c’est pour lui tourner le dos. Le paroxysme est atteint dans cette séquence où elle croit amuser ses enfants en imitant un lapin caché derrière un tas de bois, alors que les enfants surprennent en fait leur mère qui leur tourne le dos et remue ses fesses devant eux.
C’est que pour s’agiter, Léna n’est pas en reste. Mais dans son activisme elle se bat contre des moulins, car c’est contre elle-même qu’elle se bat. Extrémiste jusque dans son allure - ces cheveux sont très longs et sa jupe très courte – elle est une femme de la démesure. Aussi Honoré la filme coincée dans ses propres filets, telle une araignée qui mange ses enfants, ses parents, sa famille. Au fur et à mesure le film gagne en charge émotionnelle, il tend vers le fantastique, vers l’inquiétant. Quand elle est à la porte de son ex-mari en pleine nuit, ou quand elle vient déranger son fils dans la cours du collège pour lui dire qu’elle l’aime tant, on se demande quand est-ce que Léna va vraiment sombrer dans la folie… C’est elle qui s’enferme elle-même, qui se retrouve derrière la grille du collège ou acculée devant l’interphone de l’immeuble de son ex, parce qu’elle n’est pas en phase avec les normes du monde social dans lequel elle vit.
C’est si simple de se sentir mal, semble nous dire Honoré avec ce film : il suffit d’être juste un peu décalé, et tout le monde est contre-nous. « Vivez libres », disait l’affiche du film : ironie cruelle puisqu’il est impossible d’être un peu différent, de vouloir respirer un peu plus que les autres, comme le dira l’héroïne à sa mère. Pourtant c’est bien un hymne à la vie que le cinéaste nous peint ici, au travers du personnage de Lena comme de ceux qui l’entourent, qui tous essaient de vivre comme ils le peuvent, et font beaucoup d’efforts pour que ça se passe bien. Il y a beaucoup de douleur, mais aussi beaucoup de vie dans ce film. Chiara Mastroianni crève l’écran : pleine de vitalité, de beauté, elle porte la flamme même si c’est avec maladresse. On retrouve le charisme des films de Christophe Honoré, son humanisme aussi, à filmer ses personnages avec bienveillance, à voir leurs bons côtés plutôt qu’à noircir leur portrait.
Peut-être est-ce dans cette perspective qu’il a choisit, lui qui, de Dans Paris à La belle personne, semblait n’être jamais sorti de la capitale, de situer la majeure partie de l’intrigue en Bretagne, dans une campagne très belle mais toujours un peu menaçante, le ciel bas et la lumière fuyante. Les paysages bretons offrent de grands espaces, et pourtant toujours on se sent un petit peu oppressé, presque inconsciemment, juste un peu nerveux. Honoré parvient avec subtilité à nous rendre euphorique et stressé, joyeux et triste. Dans cette séquence qui retrace la légende de Katell, la princesse qui écume tous ses prétendants en les épuisant par la danse, l’atmosphère est lourde, irréelle, les couleurs sont passées, la scène nous apparaît lointaine. Et pourtant nous y sommes, dans cette mascarade. Les personnages, faciès expressifs et caricaturaux, sont bien vivants, ils nous regardent, et nous font entrer dans la danse. C’est ainsi que le cinéaste nous fait regarder la vie : comme un spectacle que l’on peut juger, analyser, décortiquer, et pourtant que l’on ne peut décider. Non, les gens, à l’instar des membres de la famille de Lena, n’agissent pas avec raison, ne se comprennent pas entre eux, ne voient pas ce qu’il faudrait : et pourtant c’est ainsi qu’ils vivent, qu’ils se débrouillent tant bien que mal, qu’ils se frottent les uns aux autres et parfois, passent aussi d’agréables moments. L’escapade des deux parents à Rome en amoureux en est la preuve : aller à contre-courant (ils se sont enfuis de la visite guidée) peut parfois être bénéfique, et même salvateur.
Alors vivre libre, autant que faire se peut, ce n’est pas vivre sans les autres, comme Katell qui fait trépasser tous ses compagnons, mais c’est trouver sa place au milieu de tous. Quand on est mère, sœur, fille, ex-femme et jeune amoureuse tout la fois, évidemment, il y a de quoi en faire un film. La liberté, on le sait depuis la caverne de Platon, c’est d’abord la possibilité de regarder ailleurs, et ça, Honoré sait le faire magistralement.
Suzanne Duchiron


















« c’est d’abord la possibilité de regarder ailleurs, et ça, Honoré sait le faire magistralement. »
Se serait mieux si, au lieu de regarder ailleurs, il regardait un peu son moniteur…
biz suzanne ;)