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Nous, les vivants

  


 

Le burlesque du surplace

 

« Après le néo-réalisme et le cinéma de l’absurde, j’essaie aujourd’hui de proposer le trivialisme », annonce Roy Andersson à propos de Toi qui es vivant (Du Levande), proposé à Un Certain Regard sept années après son Grand Prix, donné par le jury de Luc Besson à ses Chansons du deuxième étage, film splendide dont celui-ci paraît être une rechute concentrée, précisée, aiguisée.

C’est en effet dans le geste quotidien, la caricature d’individus croqués dans leur travail, leur temps libre à la maison ou au café, que Roy Andersson trouve ses sujets. Ce portrait d’une société qu’il propose, arrangé d’une ludique et innocente manière, est pourtant fait de désolante et pessimiste matière. Aussi, à l’amour figuré en dernière bobine par un jeune couple en voyage de noces, succèdera la destruction annoncée d’une ville et d’une civilisation. Figures farineuses, désespérées, mélancoliques, vaincues par la vie, oscillent tour à tour devant sa caméra, qui s’amuse de ce petit ballet des humeurs noires. Finalement, Andersson choisira de faire une comédie de ces micro-tragédies, et c’est pourquoi son cinéma n’est jamais pesant mais toujours aérien, jeune et vivant.

 

Ce petit monde gris et glacé, terne et maussade, ce grand monde devrais-je dire, car le cinéma de Roy Andersson est symphonique, n’est pas exempt de grâce. C’est une grâce terrible et douloureuse, car elle nous parle de la solitude, de l’isolement de ses participants, mais une grâce qui illumine et réchauffe, surgissant d’un rêve (la maison fellinienne qui se déplace), ou bien comme un rêve, qui élève et s’élève (le dernier plan des bombardiers en survol de la grande ville).

Les petites voix qui s’élèvent de corps qui ne leur ressemblent pas, les regards fixes, l’harmonie tonale des décors et des costumes, soudain s’animent d’un petit rien qui leur donne un tour rieur et frondeur. Ce peut être le bruit d’une trompette, le geste d’un acteur, la persistance d’une pose : tout, chez Roy Andersson, est dans cet art du décalage.

 

On en revient ici à la spécificité de son travail, qui l’amène à préparer, à tourner ses films sur plusieurs années, avec l’indépendance totale dont il jouit dans son studio 24 à Stockholm. Il semble y avoir réuni les techniciens nationaux les plus talentueux, ingénieur du son, monteur, directeur de la photographie, assistant caméra, directeur artistique, costumier, décorateur, maquilleur et accessoiriste, qui travaillent tous à l’obtention d’une vision unique et radicale. Car à la simplicité apparente de son écriture répond une machinerie quasi-militaire qui, de la photographie douce et diffuse aux décors monochromes et pâles, se charge d’harmoniser et transcrire ce rapport au monde, cette bonne vision d’humaniste attentif et attentionné.

 

Ecoutons ce qu’Andersson nous dit de son style cinématographique : « J’aime les scènes d’une simplicité très contrôlée, filmées en grand angle d’un seul point de vue et en plan-séquence. Dans mes films, il y a peu de mouvements de caméra. Pour filmer en grand angle, il m’a fallu acquérir une certaine maturité en tant que réalisateur. Mais ce procédé me permet de mieux situer un personnage dans le monde qui l’entoure au lieu de l’isoler. On dit souvent qu’on voit l’âme de quelqu’un dans son regard. Je ne fais pas de gros plan car je comprends mieux l’homme dans son rapport au général, à l’espace qui l’entoure ». C’est en effet dans l’inscription de l’individu au sein d’un décor, d’un sol, d’un plafond, de fenêtres et de murs que son art prend sa dimension. C’est aussi dans le défilement de la durée, saisie avec un œil unique et stable, qu’il se développe. La proposition de Roy Andersson, la nouveauté de son regard au sein d’un genre, le cinéma burlesque, c’est d’en proposer une vision d’architecte, une œuvre en autant de tableaux animés que de plans, qui s’apprécie pour son attrait formel autant que pour son caractère désopilant. Toi qui es vivant inaugure le burlesque du surplace.

 

Personnellement, ce style me rappelle, par sa cohérence maniaque, maladive, mais toujours joyeuse, par sa vision des rapports de classe dans ce qu’ils ont de dérisoire et de violent, le théâtre de Tadeusz Kantor. Je me dis aussi que Andersson aurait tout à fait pu réaliser une adaptation pour le cinéma d’une nouvelle qui m’a passionné à une certaine époque, Un petit homme, de l’écrivain symboliste russe du début du siècle Fiodor Sologoub.

Je pense enfin que Roy Andersson est un auteur rare et précieux, car il est aujourd’hui le seul qui pourrait adapter Kafka sur un écran de cinéma. Alors défendons, aimons et vivons le petit monde de Roy Andersson.

 

Mikael Gaudin Lech

 

 

 

 

 Réalisation

Roy Anderzon

 

 Interprétation

Jessica Lundberg

Elisabet Hellander

 

 Origine

Suède

 

 date de sortie

21 novembre 2007

 

 

 

 

 

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