Penser avec la science-fiction – Fredric Jameson

par

As far as thought can reach

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Fredric Jameson est sans doute l’un des plus célèbres théoriciens américains de ces dernières décennies. Malgré ça, c’est seulement depuis un an que ses essais sont traduits sur notre territoire. Pourquoi ? Nicolas Vieillescazes l’explique très simplement en introduction de La Totalité comme complot (éditions Les Prairies Ordinaires) : « il est le théoricien par excellence du postmodernisme, or le postmodernisme est nul et non avenu ; il est marxiste, or le marxisme est dépassé ».[1] Évidemment, on pourrait y voir d’autres raisons, notamment le manque d’écho qu’un cultural critic peut avoir (encore) en France, et ce parce qu’aucun grand théoricien français n’est totalement capable d’entretenir un dialogue avec la pensée jamesonnienne. Peut-être même que le problème sous-jacent vient du fait que la France, comme une grande partie de l’Europe, se trouve incapable de théoriser la culture de masse, incapable de légitimer pleinement son existence dans une perspective marxiste. Et donc du coup, tout un pan de la pensée de Jameson est boudée, rendant les bribes restantes incompréhensible ou inintéressante. Ou sans doute, au-delà de pouvoir entretenir un dialogue avec la pensée de Jameson, il faudrait plutôt examiner les traces que laissent ses idées.

Dans le champ du cinéma par exemple, la présence de Jameson est notable, quoique assez discrète, depuis au moins une décennie. Et il serait même important d’insister sur le fait que cette présence invisible n’est pas due au livre Signatures of the visible (le livre de Fredrick Jameson sur le cinéma), comme on associerait un Deleuze à L’Image-Temps et L’Image-mouvement. Non, son influence tourne surtout autour de deux pôles (les deux livres : Postmodernism… bien sûr, mais aussi The Political Unconscious dont l’importance est sans doute minimisée du fait de son ancrage dans l’unique champ de la littérature alors que Postmodernism traverse à peu près tous les domaines artistiques) ainsi que plus spécifiquement ses écrits sur le cinéma paranoïaque comme The Geopolitical aesthetic, ou encore sur la science-fiction (pour ses textes publiés dans Science Fiction Studies) ; beaucoup de domaines qui, en somme, communiquent encore rarement entre eux.

Mais remettre en question la tentative de représentation de la globalisation que fait Jameson au profit de simples antagonismes et/ou séparation de différents arts, minimiserait certainement l’importance des théories de Jameson.

C’est sans doute à cause de tous ces problèmes que les Archéologies du futur de Jameson, sont une parfaite introduction à sa pensée. Celles-ci, publiées elles aussi en un volume dans leur édition américaine, bénéficient cette fois d’une publication intégrale pour sa traduction, ici en deux volumes (Archéologies du futur – le désir nommé utopie et Penser avec la science-fiction, édité chez Max Millo). Pourquoi deux volumes ? Il faut savoir d’abord que Fredric Jameson, publiant beaucoup par ailleurs, à souvent l’habitude de diviser en deux ses essais. Une première partie est un essai inédit autour d’un thème précis, une seconde partie réunie quant à elle divers textes publiés précédemment dans diverses revues et qui représentent autant de variations et d’illustrations du thème (« thème » n’est évidemment pas le mot qui convient) choisi. A ce titre, la structure choisie par Max Millo, si elle ne respecte pas exactement l’ordre de son homologue américain, apporte plus de lisibilité au texte et en facilite l’accès. D’autant plus que les deux volumes ont ceci d’essentiels qu’ils canalisent et concentre une obsession fondamentale jamesonienne, que l’on retrouve peut-être bien plus que le post-modernisme, à travers nombreux de ses essais : c’est-à-dire l’utopie.

Le point de vue clair défendu par Fredric Jameson à travers ses Archéologies du futur est que l’utopie et la science-fiction sont loin de représenter une échappatoire à notre réalité, mais au contraire mettent en valeur les possibilités cognitives de notre monde contemporain. L’utopie et la SF ne parlent que de la réalité, puisqu’il est impossible d’imaginer au-delà. L’entreprise jamesonienne revient alors à concevoir l’utopie comme une méthode, comme une pensée visant à mettre à jour la structure ou la forme d’une altérité radicale.

C’est-à-dire qu’au-delà des clichés consistant à dire que la SF est un genre dé-familiarisant qui participerait (pour reprendre des propos d’Adorno) à servir l’oppression capitaliste en nous distrayant de notre aliénation, la science-fiction serait justement le genre ultime de la réification marchande. Au contraire de nous opprimer, la SF met en avant la structure même de l’oppression dans un présent donné. Entre d’autres termes, l’utopie et la SF conçoivent une vision non familière de notre familiarité. C’est ce que Nicolas Vieillecazes (traducteur talentueux des deux présents volumes de Fredric Jameson, qui prépare d’ailleurs un livre sur Fredric Jameson pour 2010) appelle « étrangisation »[2] (traduit à partir de « estrangement »),

Mais au-delà d’un élan critique, c’est l’Histoire que la science-fiction nous invite à voir. Car historiciser est sans doute l’idée qui résumerait le mieux toute l’entreprise jamesonienne[3]. Aussi, plus encore que le postmodernisme, l’utopie nous aide à considérer comme une allégorie la spatialisation de l’histoire. La SF est ainsi la genre le plus à même à mettre en scène notre sentiment de perte historique non seulement parce qu’elle nous défamiliarise de notre présent historique (et donc le restructure) mais parce qu’elle suit essentiellement une logique de saturation (des objets, des signes…) qui nous confronte à notre incommensurable peur du vide.

 


[1] Nicolas Vieillescaes, « Fredric Jameson ou le retour du refoulé » in Fredric Jameson, La Totalité comme complot, Paris, 2007, Les Prairies Ordinaires. Notons d’ailleurs que ce livre ne représente que la première partie d’un ouvrage intitulé The Geopolitical aesthetic – cinema and space in the world system.

[2] À comprendre dans son sens brechtien (voir Brecht, Petit Organon pour le théâtre ou Brecht on theater) mais on se rappellera aussi de l’emploi de ce mot dans des traductions françaises de textes des formalistes russes.

[3] Les premiers mots de The Political unconscious sont d’ailleurs « Always historicize ! »