Penser avec Philip K. Dick

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« Ordre et régularité. Ce sont les mots-clefs. Nous voyons quelque chose se répéter et nous en déduisons des schémas. Et la seule raison que nous ayons pour faire cela, est de nous permettre de fonctionner dans notre vie de tous les jours. Ce n’est pas d’avoir une certitude absolue sur l’univers entier. (…) La raison pour laquelle nous voulons donner une cohérence à la réalité qui nous entoure est fonctionnelle. »

Philip K. Dick

« No alarms and no surprises »

Philip K. Dick (1928-1982) est l’auteur d’une quarantaine de romans et de plus d’une centaine de nouvelles écrites en un peu moins de  trente ans de carrière[1]. Si la sortie de Blade runner en 1982 (adaptée de son roman Do androïds dream of electric sheep ?) pourrait représenter une consécration (quelques mois après sa mort), il faut néanmoins reconnaître que Dick jouissait déjà d’une certaine notoriété, notamment en France.

Depuis la fin des années 60, Dick est célèbre en France. Associé à ce qu’on a appelé la « nouvelle science-fiction », il est régulièrement cité dans la revue Underground Actuel, cité aussi dans tout ce qui concerne la science-fiction, des étudiants rédigent leur thèse sur son œuvre, il influence et inspire des penseurs aussi renommés que Baudrillard. Pourquoi cet engouement ? Dick dira qu’il avait de très bons traducteurs, et plus sérieusement qu’il pensait renvoyer aux Français leurs propres auteurs, Flaubert, Stendhal, Balzac… qui l’ont influencé lorsqu’il a commencé à écrire. On peut penser à une raison plus évidente : Mai 68. Dick était un gauchiste. Ce n’est probablement pas tant la forme qui aura marqué les esprits français, mais le fond. Et si on peut lui reconnaître une pensée visionnaire d’inspiration marxiste qui marque le fond social de son œuvre, c’est que tous les rapports sociaux sont destinés à devenir des rapports strictement économiques. C’est même ainsi que l’on envisage tout rapport social du point de vue technologique. Le progrès étant bien souvent réduit à inventer de nouveaux moyens de transformer un être humain en consommateur (développer les moyens de communication étant l’arme paradoxale et donc imparable des publicitaires).

Tous les rapports sociaux sont destinés à devenir des rapports strictement économiques. C’est une idée déchirante, d’une tristesse extrême et en même temps si palpable. Et là où le génie de Dick se déploie, c’est dans son recul par rapport à cette idée, recul qui peut faire pencher des passages de ses livres dans la satire ou l’humour noir. Un exemple fameux est celui d’Ubik. Dans ce livre, le personnage de Joe Chip vit dans son appartement, où tous les services sont automatisés et payants (pour avoir votre café, insérez une pièce dans votre cafetière). Philip K. Dick pousse cette idée à l’extrême. Il vous faut une pièce de cinq cents pour faire fonctionner la porte automatisée de votre conapt. Et même si vous êtes fauché, la porte vous les demandera tout de même, de vive voix, non sans une certaine suffisance. Joe Chip décide de tenter de démonter son ennemie et celle-ci lui lance : « je vous poursuivrais en justice » (Ubik, 10/18, p. 35). Illustration parfaite des relations sociales que l’on peut entretenir avec une porte. Mais si finalement, la porte n’était que la réification de votre commun propriétaire. La situation serait-elle aussi absurde ? La méthode discursive de Dick dans ses satires est alors assez différente d’un modèle à la Jonathan Swift (sur le mode de « Si nous oppressons les Irlandais, pourquoi pas les manger ? ») qui repose sur l’amplification, lorsque Dick joue plutôt sur la transmutation, réifiant ainsi des personnages, ou humanisant des machines… s’abstenant ainsi d’une démagogie possible.

Dick n’est pas vraiment un écrivain de SF, mais plutôt un écrivain d’avant-garde acharné à critiquer, à questionner son environnement, le conservatisme moral de la période Eisenhower, l’expansion du capitalisme, le style vie confortable et répétitif des suburbs, la vie de famille… L’être humain étant idéalement conçu comme une machine, un être prévisible et répétitif à qui l’on offre la possibilité de s’épanouir, mais à travers un espace limité et dans des conditions précises. Dick a toujours admiré les délinquants et ce surtout parce que les délinquants, particulièrement les jeunes délinquants, ont ceci pour eux qu’ils sont imprévisibles, l’imprévisibilité étant une preuve de liberté que Dick valorisait par-dessus tout.  Formellement par ailleurs, Dick aime dans ses récits créer la surprise, comme l’illustrent les multiples renversements de situation d’Ubik ou plus généralement toutes les fins de ses nouvelles ou romans, toujours imprévisibles.

La chanson de Radiohead « Fitter, happier » (tiré de l’album O.K. Computer, album revendiqué ouvertement dickien) résume parfaitement l’aliénation que décrit si souvent Dick, l’aliénation d’une vie à laquelle tout citoyen normal se devrait de rêver : fitter, happier / more productive (…) eating well / no more microwave dinners and saturated fats / a patient better driver (…) slower and more calculated / no chance of escape (…) concerned / but powerless / an enpowered and informed member of society / pragmatism not idealism.[2] Juxtaposition d’éléments qui visant à démontrer que la moralité justifie l’aliénation et finissant par cette même surprise dickienne qui nous laisse face à cette question : est-ce une métaphore ou nous racontait-on un récit de science-fiction ? A pig / in a cage / on antibiotics. Ainsi se termine le morceau.

On pourrait rapprocher ces paroles de ces mots de Fredric Jameson « La seule détresse est la détresse du bonheur, ou au moins du contentement (qui est en réalité complaisance), le “ faux”  bonheur de Marcuse, la satisfaction d’une nouvelle voiture, la plateau télé avec votre programme favori sur le sofa – qui sont secrètement une tristesse, un désespoir qui ne connaît pas son nom, qui n’a pas de moyen de se différencier d’une satisfaction et d’un accomplissement authentique puisqu’il n’a présumément jamais rencontré ces derniers. ».[3]

Ces deux citations nous ramènent à la conception de Dick de l’androïde et à cette fameuse question : qu’est-ce qu’être spécifiquement humain ? Après tout, n’existe-t-il pas, dans notre monde qui n’est pas totalement science-fiction, des personnes, des pseudo-humains, dirigés entièrement par des tropismes inhérents, au comportement machinal, incapables d’éprouver l’empathie qu’ils peuvent néanmoins comprendre chez d’autres, des instruments, des moyens plutôt que des fins ? Dick le pensait. Il pensait que « l’âme » de certaines personnes n’était plus présente ou du moins plus active. Dans L’Androïde et l’Humain (1972), il dira : « Il s’agit d’humains réduits à une pure utilité – de femmes et d’hommes transformés en machines et servant un objectif qui, aussi « bon » soit-il en principe, exige l’emploi, pour son accomplissement de ce que je considère comme le plus grand mal imaginable : l’imposition sur ce qui était un homme libre, qui riait et pleurait et faisait des erreurs sottement ou à loisir, d’une restriction qui le contraint, malgré ce qu’il imagine où ce qu’il pense, à atteindre un but situé en dehors de sa propre destinée – aussi minuscule soit-elle. C’est comme si l’Histoire l’avait transformé en instrument pour servir son but à elle. Et l’Histoire, ou plutôt les hommes formés et compétents dans l’emploi des techniques de manipulation, et équipés de certains appareils, ont choisis pour eux-mêmes des desseins idéologiques tels que leur mise en œuvre leur paraît être une méthode, sinon nécessaire, du moins souhaitable, pour atteindre le but ultime qu’ils se sont fixés. »[4]

Et si finalement Dick, fidèle à la formule de Karl Marx « la machine s’adapte à la faiblesse de l’homme pour faire de l’homme faible une machine » (« Économie politique et philosophie » (1844) in Œuvres philosophiques Tome VI) ne nous parlait que de la possible disparition de l’homme libre, l’arrivée d’un monde où nos désirs coïncideraient avec la somme que l’on peut payer pour les assouvir ; soit un monde parfait, uniforme, mais aussi une fin de l’Histoire, un anéantissement définitif de l’Homme proprement dit ou de l’Individu libre et historique, la cessation de l’Action au sens fort du terme qui figerait l’humanité dans un « éternel présent » ?[5]

Daniel Dos Santos


[1] Sans compter les dizaines d’essais, les scénarios plus ou moins aboutis, une large correspondance et surtout L’Exégèse, monstre de 8.000 pages encore jamais publié, que Dick définit comme étant son « unique méta-roman a-cosmique en dix volumes ».

[2] « Plus adapté, plus heureux / Plus productif / Manger bien / Plus de dîners micro-ondes et gras saturés / Un meilleur et plus patient conducteur / Plus lent et plus calculé / Aucune chance d’évasion / Concerné / Mais impuissant / Membre informé et investi de la société / Pragmatisme pas idéalisme. » Traduction personnelle.

[3] Fredric Jameson, Postmodernism or the cultural logic of late capitalism, Duke University Press, 2005, p. 280. Traduction personnelle

[4] Philip K. Dick, Androïde contre humain [The Androïd and the human] (1972) in Philip K. Dick, Si ce monde vous déplaît… Éditions de l’Éclat, Paris,  1998. p. 29-30. Voir aussi note p. 231-232.

[5] Voir à ce titre le commentaire de la Phénoménologie de l’esprit de Hegel par Alexandre Koveje dans Introduction à la lecture de Hegel, cité en note dans Philip K. Dick Si ce monde vous déplaît… Koveje constate ceci : « J’ai été porté à en conclure que l’American way of life était le genre de vie propre à la période post-historique, la présence des États-Unis dans le monde préfigurant le futur “éternel présent” de l’humanité toute entière. Ainsi, le retour de l’Homme à l’animalité apparaissait encore comme une possibilité à venir mais comme une certitude déjà présente ». Notons par contre que l’idée d’animalité comme une réduction de l’humain à ses réflexes est profondément contraire à l’idée que ce fait Dick de l’animal. Si Dick parle d’androïde c’est précisément parce que l’animal n’agit pas systématiquement de façon délibérée et consciente. Parler d’androïde permet justement d’abolir les pensées obsolètes et quelque peu idiotes partagées par exemple par Lacan : l’animal (mais il faudrait bien sûr définir celui-ci, ici on parlerait plutôt d’un chien que d’une fourmi) possède un inconscient.