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Pirates of the Caribbean

Dead man's chest

vu par Daniel Dos Santos

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Depuis ses origines, le cinéma américain a tenté de faire du « film de pirates » un genre, au même titre que le western. Si le succès du « film de pirates » est presque immédiat du temps du cinéma muet, l’arrivée de parlant commencera à noyer le genre qui depuis la fin des années cinquante n’a véritablement plus aucune raison d’être considéré comme genre à part entière (malgré un léger soubresaut à l’apparition de la couleur et du format cinémascope). Sa tombe creusée, le Nouvel Hollywood a finit de l’enterrer avec l’apparition et le développement du road-movie et il sombre alors dans les vagues abysses de ce qu’on qualifiera plus généralement de « film d’aventure ».

Pourtant, ce que l’on qualifiera pour l’occasion de « film de pirates » est un genre assez voisin du western en ceci que celui-ci rejoint très souvent le « road-movie ». Le « film de pirates » comme le film d’aventure n’est d’ailleurs généralement rien de plus qu’un « trip-movie » cartographié, dont le parcours est essentiel puisqu’il mène potentiellement à une résolution ultime des problèmes posés (n’étant donc à la base qu’une promesse de happy-ending.)

Ainsi, ce qu’exprime de façon profonde le « film de pirates » comme le pirate lui-même (l’étymologie du mot « pirate » venant du grec « entreprendre ») c’est un mouvement de dépense continuel. Il n’est donc pas étonnant qu’au fur et à mesure du temps de « film de pirate » s’associe aussi bien au cinéma d’action.

Lorsque Jerry Bruckheimer s’attaque au genre en 2003, c’est en connaissance d’un passé proche catastrophique (Pirates de Roman Polanski en 1986 d’un budget important pour l’époque de 40M $ n’en rapportera pas même 2M, Cutthroat island [L’Île aux pirates] de Renny Harlin coûtera le somme énorme de 92M $ et n’en rapportera que 10M) catastrophes financières sans succès critique.

Ainsi Pirates of the Caribbean : the curse of the Black Pearl part avec un handicap (son budget est de 140M $) dont seul le titre laissait déjà envisager un destin moins funèbre. Cette « malédiction » s’oppose à ces films précédemment cités en indiquant d’hors et déjà la part de mythe et de fantastique que possèdera le film. Cette malédiction, c’est grossièrement des espaces vides sur une carte, ces îles inconnues (dont le récent King Kong de Peter Jackson avait déjà recours de façon caricaturale), ces trésors perdus, ce sentiment de danger le long d’un parcours ou d’une ligne d’errance. Le parcours de ces pirates n’est donc pas tracé selon des lois naturelles et laisse place à une mythologie des mers, une manière de placer un suspense typiquement fantastique dans un contexte plutôt historique (à la manière de la trilogie d’Indiana Jones, la plus logiquement comparable).

 

Mais si Pirates of the Caribbean : the curse of the Black Pearl comme Dead man’s chest arrivent à se démarquer non seulement des rares films des pirates de ces quarante dernières années mais aussi des films d’aventures contemporains c’est grâce à son mélange de personnages introspectifs et métafilmiques, donc à une rhétorique narrative de réactions (diégétiques et extradiégétiques) et de sentiments (héroïques et poétiques) ainsi qu’à sa puissante symbolique romantique.

 

Tout d’abord, nous avons le capitaine Jack Sparrow alias le (formidable) Johnny Depp, protagoniste des deux films. A lui seul, il brise toute structure narrative puisqu’il est le centre de l’histoire mais en est détaché. Pour preuve, Jack est en possession d’une boussole n’indiquant pas le nord mais la chose que l’on désire le plus au monde. Sa propre vie dépendra d’un coffre in-repérable  mais il n’arrivera toujours pas à désirer celui-ci pour que la boussole lui indique le chemin. Cette boussole est alors le symbole de la ligne droite que le capitaine Jack Sparrow, au péril de sa vie, ne pourra (ou voudra) jamais emprunter. Adepte du détournement1 et de l’errance, Jack n’en tourne pas moins au rond. C’est d’abord narrativement et géographiquement que s’opère une figure circulaire. Dans le premier opus, la trajectoire suivie par les héros est : Port-Royal, Tortuga, Ila de la Muerta, île déserte, Ila de la Muerta, Port-Royal. Mais en considérant uniquement le personnage de Jack Sparrow sur une plus grande échelle, d’après ce qui nous est dévoilé de sa propre histoire, on se rend compte qu’il était capitaine du Black Pearl, que Tortuga est pour lui un retour dans un endroit familier (comme l’atteste les gifles de prostituées) et que l’île déserte sur laquelle il est abandonné et son improbable escapade est la reproduction exacte d’un évènement du passé (l’île sur laquelle il fut abandonné après la mutinerie de son équipage est celle-là même où il échouera une deuxième fois). A la fin de ce premier volet, il redevient capitaine du Black Pearl. La boucle est bouclée.

Mais ce second opus opère un recul qui laisse entrevoir une boucle plus grande encore : il y a treize ans, il signa avec pacte avec Davy Jones2. Celui-ci est destiné à venir réclamé son du. Sur cette base narrative sur laquelle avec plus d’influence cette fois, Jack Sparrow va s’acharner à détourner le récit principal, chaque nouvelle escale sera la reproduction d’une nouvelle boucle. De la découverte d’une île cannibale, Jack est obligé de s’échapper en mer sur le Black Pearl, alors que cette escale avait pour but justement d’éviter cette situation...

 

Sur un mode figuratif, le capitaine Jack Sparrow tourne d’autant plus. Virevoltant lorsqu’il s’agit de sauter une falaise, il finit tournant sur lui-même au bout d’une corde comme une toupie. Plus significatif encore reste le combat à trois sur la roue libre d’un moulin à eau. Alors que ses deux adversaires de l’instant précédent se battent sur celle-ci marchant sur la roue en action, Jack se trouve à l’intérieur de celle-ci, victime de sa propre circularité (se sera d’ailleurs, une barre de cette roue, soit une ligne horizontale, qui le chassera de cette même roue).

Mais Jack Sparrow se distingue déjà visuellement, par sa silhouette3 et ses mouvements puis par son langage et son attitude, des personnages qui l’entourent. Similairement à Charlie Chaplin l’acteur, Johnny Depp n’est jamais en rythme avec les personnages qui l’entourent, sa gestuelle est désarticulée, sa cadence ni son accent ne trouve aucun équivalent dans un panel de personnage aux réactions communes, ordinaires et en rapport avec la situation. Ensuite, il ne prend jamais l’action au sérieux et fait preuve d’une ironie très directement destinée au spectateur. Ainsi, similairement à Charlie Chaplin le metteur en scène, Gore Verbinski avantage ses mimiques par un grand nombre de plans frontaux, face caméra sur Johnny Depp alors que les autres personnages en sont presque privés. Ses dialogues sont destinés eux aussi au spectateur puisqu’ils ne sont majoritairement que des commentaires ironiques de l’action effective, soit des blagues.

 

Si les autres personnages font preuve de moins d’intérêt par un relatif classicisme en comparaison au capitaine Jack Sparrow, leur intérêt au développement du romantisme du film reste majeur. D’un côté parce que le couple William Turner (Orlando Bloom) /Elizabeth Swann (Keira Knightley) représente le point de départ narratif du film et en détermine les majeurs bouleversements. En effet, ce qui pousse les personnages Verbinskien, ce qui leur donne leur énergie et provoque leur bouleversement, c’est le sentiment de manque et le désir constant de le combler. The Ring pourrait en être le modèle où le manque de temps devient fatal, le manque d’amour devient homici-(ou suici-)daire, et où la reproduction, multiplication devient l’unique solution pour combler un manque qui devient clairement physique. The weather man ne parle au final de rien d’autre que de la tentative de réunion du couple et de la famille dont l’absence provoque irrémédiablement le manque même lorsque la présence ne rétablit jamais l’équilibre. Pirates of Caribbean : Dead man’s chest provoque d’abord la séparation peu justifiable (car trop facilement justifiée narrativement) de Will Turner et Liz Swann, séparation qui leur fera mener deux parcours parallèles. Mais leur parcours diffère en ceci que Liz évolue dans un milieu masculin et subit donc leurs phantasmes ou « envies physiologiques ». Pour les pirates, la femme est en effet synonyme de prostituée et n’a donc qu’une seule fonction. Logiquement pour mener un parcours parallèle à celui de Will, il lui faut être un homme et donc se travestir. Anthony Lane remarquera d’ailleurs dans the New Yorker (July 24, 2006) que le travestissement de Liz Swann pourrait se rapprocher de la féminisation du personnage de Jack Sparrow, celui-ci lançant ses avances à Liz lorsque celle-ci est travestie. On remarquera plus précisément que Liz n’est pas simplement déguisée en homme mais déguisée en pirate. Jack4 ne tente donc pas seulement sexuellement de la séduire mais l’attire plus généralement vers la vie de pirate, soit à devenir son double, chemin qu’elle semble inconsciemment de plus en plus suivre. Leurs dissemblances seront notées avec moins d’humour que leurs ressemblances : Jack lui prononcera le seul mot qu’il ne dira jamais sur un ton sérieux, ce mot étant « pirate ! ». Cette rupture surprenante et prodigieuse sera la violente critique du personnage de Liz et montrera la dissemblance fondamentale de ces deux personnages : leur humour. Ce dialogue refléterait de façon presque caricaturale le manque de dérision du personnage de Liz Swann à cet instant précis, Jack imitant le sérieux de celle-ci.

 

Le couple Liz Swann /Will Turner passera, selon cette logique de manque, au second plan dès lors que celui-ci se réunira, tant et si bien que l’avancée l’un vers l’autre opère parallèlement le détournement de l’aspect romantique du film, vers un manque beaucoup plus fort et surnaturel.

Paradoxalement à sa cruauté, son aspect barbare, Davy Jones se caractérisera d’une pureté romantique. A cause d’une femme, il s’est arraché le cœur. Sa souffrance n’en fut en rien soulagée car il ne fut pas capable d’en mourir. Destiné donc à ressentir ad vitam eternam le manque de l’être aimé, le personnage incarné par Billy Nighy sera entouré d’artefacts visant à accentuer l’importance primordiale de ce manque pour le personnage. Ces artéfacts insistent chacun sur la solitude du personnage : d’abord, la clé même de son cœur est constamment gardée sur lui, cet objet unique et personnel marque sa solitude en même temps qu’il empêche un quelconque oubli. Ensuite, ce sont les objets musicaux qui deviennent l’expression des sentiments profonds de Davy Jones : d’une part, c’est la boîte à musique, dont la mélodie est irrémédiablement liée à l’enfance, donc au passé, et provoque nostalgie et manque5.  D’autre part, Davy Jones joue de l’orgue (dont une appellation métaphorique ancienne est : cornemuse du Diable) seul dans sa cabine. Musicien, il exprime sa tristesse par son instrument, comme si finalement il n’était rien d’autre qu’un artiste. S’il fallait voir un aspect religieux à cette scène, on pourrait y trouver un sentiment de manque existentiel chez personnage de Davy Jones.

 

Au final, Gore Verbinski aura transmis dans Pirates des Caraïbes : le secret du coffre maudit (ou plus précisément Pirates of the Caribbean : Dead man’s chest si nous sommes désireux d’éviter, au possible, les mauvaises traductions francophones) l’esprit de liberté que se doit d’évoquer la piraterie. D’abord, parce que malgré un sujet dont les points d’approche politiques pourraient avoir un intérêt non négligeable et une résonance critique6 (chemin que les récents Superman returnsX-men 3 ou UltraViolet voire Da Vinci code ne se priverons pas d’emprunter sous différentes et parfois discrètes approches mais sans réelle réflexion) il privilégiera l’action éphémère. L’éphémère étant sans doute la plus intéressante représentation que l’on puisse faire de la piraterie d’autant que celle-ci s’oppose très directement au développement commercial durable dans Dead man’s chest (Lord Beckett, incarné par Tom Hollander, désire développer la East Indian Company par l’anéantissement pur et simple de la piraterie) le commerce étant, à long terme, ce qui aura mené concrètement la piraterie à sa perte. C’est donc par l’exagération (ici la destruction totale de la piraterie) quasi caricaturale et aux apparences superficielles (puisque sur-dramatisation) que Gore Verbinski construira tout son film. A la personnification poétique de Davy Jones se complète l’apparition du Hollandais volant, voilier mythique mais aussi et surtout du Kraken, monstre légendaire, Léviathan en puissance, mélange physique entre Calamar colossal et méduse géante. On pourrait d’ailleurs préciser que la mer des Caraïbes (et plus particulièrement la fosse des Caïmans) recèlerait dans ses profondeurs de Calamar colossaux, espèce pouvant dépasser les vingt mètres de longueur.

 

« Le mythe se définit par son mode d’être : il ne se laisse saisir en tant que mythe que dans la mesure où il révèle que quelque chose s’est pleinement manifesté, et cette manifestation est à la fois créatrice et exemplaire, puisqu’elle fonde aussi bien une structure du réel qu’un comportement humain ». Mircea Elliade, Mythes rêves et mystères

 

Là où le cinéma commercial s’avère parfois constituer une extraordinaire machine de mise en représentation d’êtres légendaires ou figures mythologiques, Gore Verbinski puise excessivement dans les codes génériques de la comédie, opérant ainsi à une mise en surface des mécanismes du film d’aventure ou du film fantastique tout en développant l’aspect mythique du film. Cette dérision, qui semble voiler quelque peu une psychologie des personnages (plus) développée (que dans le premier opus), pourrait passer pour de la légèreté et donnera au film le peu prestigieux label familial. Dead man’s chest semblerait être le produit « dangereusement » (puisque inévitablement) distrayant que l’on semblait prévoir, soit une base prolifique à la prolongation de rêveries enfantines : aujourd’hui dans l’esprit des spectateurs, en mai 2007 dans un cinéma près de chez vous.7

 

Daniel Dos Santos

 

1. Quelques phrases de dialogues résument et symbolisent sa pensée : 

« Elizabeth – There will come a moment when you’ll have the chance to do the right thing

Jack Sparrow – I love those moments... I like to wave at them as they pass by »

 

2. Davy Jones est, selon un mythe marin, le Diable des eaux. Popularisé par l’expression « Davy Jones’ locker » (signifiant les abysses, les fonds marins et synonymes pour les marins de la mort en mer.) Cette expression revenait déjà très souvent dans le premier film. Etymologiquement Davy vient de Duffy, signifiant fantôme en amérindien, et Jones vient du personnage biblique de Jonah. Il est présumé que l’expression « Davy Jones’ locker » descend d’une confuse traduction de l’expression « be safe with Duffy Jonah ».

 

3. on notera particulièrement que le mélange ethnique des habits du personnage, mélange de cow-boy sous la ceinture (pistolet à la ceinture pantalons couleur terre, bottes) d’aristocrate par sa chemise, de rastafari par les dreadlocks de sa coiffure, sans compter les bric-à-brac, foulard ou gris-gris faisant penser dans la culture populaire à un magicien vaudou ; tous ces éléments brouille l’identification sociale du capitaine Jack Sparrow alors même que les autres personnages sont aisément identifiable (bien que Elizabeth interprété par Keira Knightley montre une claire ambiguïté, nous y reviendrons)

 

4. dont les multiples gris-gris sont selon nous plus d’attirail burlesque que niaiserie féminine et dont le maquillage excessif perpétrait la tradition burlesque des Chaplin, Groucho Marx, etc, visant uniquement à accentuer les réactions ou mimiques de l’acteur.

 

5. Citons au passage Gilles Deleuze qui, initiant son propos sur la « conception cartographique » de la psyché et de l’art, dira qu’en tout enfant se révèle un esprit pirate ou en tout pirate un esprit d’enfance. (Gilles Deleuze, Critique et clinique, chap. 9 « Ce que disent les enfants »)

 

6. Nous pensons ici à ce que nous appellerons « l’utopie pirate » soit le désir originel de s’exclure de toute nation comme toute société et de vivre selon sa propre organisation politique (c’est-à-dire une démocratie élaborée se fondant sur le vote, mettant déjà au point un système de sécurité sociale…) et ses propres règles de vie, au milieu d’un espace naturel quasi-infini : la mer.

 

7. Pirates of the Caribbean : At world’s end sortira en France le 23 mai 2007.

 

 

 

 

 

 

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