Ponyo sur la falaise – Hayao Miyasaki
By Florence VALERO | décembre 21st, 2009 | Catégorie : Cinéma, DVD/video | 1 Comment »
« Je suis arrivé à un âge où je peux compter sur mes doigts les années qui me restent à vivre. Bientôt, je retrouverai ma mère. Que vais-je lui dire quand ce moment arrivera ? »
H. Miyazaki
Qu’arrive-t-il à un cinéaste qui sent la fin venir ? Se réfugie-t-il dans une œuvre totalisante où surgit dans la moindre image le spectre de la référence, où chaque plan est filmé comme le dernier ? Disons à juste titre que Hayao Miyazaki n’est pas Agnès Varda, que ses collages à lui sont des dessins et que la naïveté de son trait refuse l’atrophie nostalgique du tout en un. Myazaki éluderait alors le film testament ? Pas sûr.
En se réappropriant notre petite sirène occidentale, le réalisateur annonce bien qu’il sera difficile de voir au-delà de Ponyo sur la falaise. Mais au lieu de chercher l’adieu dans la rétrospective, il le trouve dans un refus de la régression. Cette fois, la toute-puissance du conteur, immortel, qui laisse à son imaginaire le loisir d’enrailler les lois de la réalité, découvre ses limites. Du moins les met-il en abyme. Le désir de raconter de Miyazaki est certes toujours là, brûlant, hérissé de mutations larvaires, mais il est davantage spéculaire que dépaysant. L’artiste se regarde faire, le voile de la fiction ne suffit plus. En un tour de main les métamorphoses se veulent métaphores. Paradoxalement, le film en devient des plus littéraux : Ponyo, une question de vie et de mort.
La vie d’abord : Ponyo, profil d’embryon qui grandit à mesure que sa toute-puissance psychique se tarie, enfant venue de la mer, homonymie si démonstrative qu’il ne faut pas chercher loin l’univers intra-utérin. Au cas où cela vous échapperez cependant, la métaphore arrive à point nommé dans cette séquence où une femme, géante couleuvre, se love dans les flots et sculpte la course du monde. Bien sûr, tout le monde aura compris qu’il s’agit de la « maman » de Ponyo et sans détournement elle sera ensuite désignée comme la mère de la mer. Seconde et non moins flagrante métaphore, distribuée par un contrechamp des plus analogique, celle de Ponyo face à un bébé blotti dans les bras de sa mère. Dans sa soif d’introjecter le monde, la rondeur innocente du visage de Ponyo fond presque sur le nourrisson observé, et quelque temps après, elle ira même se frotter contre lui, happant ses larmes.
La petite sirène de Disney est un bébé sirène, un nouveau-né gouverné par le principe de plaisir. Pourtant, à l’âge des babils les plus prononcés, elle éprouve du désir pour son compagnon, un désir mûri, qui n’est pas celui de l’enfant aux zones multi-érogènes, mais celui d’un amour complexe. Perd-elle également le pouvoir sur les choses quand un être s’empare d’elle. Elle grandit vite, décline aussi très vite lorsque le monde devient entité étrangère, en dehors de son contrôle. Par le biais de son personnage et sa croissance éclair, Miyazaki se cogne alors au principe de réalité que le conteur refuse, et la magie souveraine craint désormais sa déchirure. Elle advient.
La mort ensuite : non loin du foyer utérin (celui de Ponyo), familial (celui de Sosuke, le petit garçon) s’érige un dernier foyer, le Sunflower, fief de retraitées en fauteuil roulant. Si l’une des pensionnaires est hostile à son entourage, notamment au petit Sosuke, c’est parce-que cette vieille mère redoute au fond la proximité de la mort, qu’elle assimile à l’océan voisin, gangue de tsunamis, s’insurge-t-elle à un moment donné. Ainsi, le sillage amniotique de la mer serait aussi celui de la mort. En ce point de chute apparaît soudain le seul personnage qui pourrait incarner le retrait imminent et conscient du cinéaste Miyazaki : Fujimoto, le père de Ponyo. Sur son requin Pèlerin, tel Wotan, le chef des dieux de l’opéra Wagnérien dont s’est inspiré Miyazaki, il refuse la fin du monde. On le voit s’acharnant à rétrécir Ponyo, la ramenant sans cesse dans les langes de l’océan. Si elle grandit, elle lui échappe, elle devient vulnérable et sera promise à la plus humaine des finitudes. Mais la volonté régressive de Fujimoto, comme la vague qui se retire, s’estompe et se tait. Quand Fujimoto laisse Ponyo aux mains de Sosuke, la déchirure familiale se double du plus éclatant mouvement de vie : la descendance. Le père doit délaisser l’héritage et se consacrer aux héritiers, de même, les retraitées sentant leur fin venir ne s’en soucient plus, célébrant l’union formée par la jeunesse.
Si une déchirure advient dans le tissu du monde, il y aura toujours quelqu’un pour la ressouder. Et si jamais Myazaki, dans cet appel conscient et serein, coupe court au fil de ses métamorphoses, sa pâte traditionnelle sera reprise par ses cinéfils. La pyrotechnie numérique regarderait davantage ce dessin d’enfant, regard le plus proche du conte, qu’elle n’en serait pas moins desservie. Aller de l’avant mais quelquefois rebrousser chemin, régresser un peu de temps en temps, un chalenge de plus en plus audacieux pour un cinéma qui, en vertu d’impressionner et de démontrer, ne doit pas oublier qu’il est là pour raconter.
Florence Valéro













Bravo et merci pour cette belle interprétation du film.
Ponyo me paraît également intéressant car c’est la première fois que Miyazaki plonge sous l’eau.
L’océan, et surtout ses flux et reflux sont un thème clé dans son oeuvre: voir dans la série Conan (la planète envahie par les eaux), Cagliostro (l’inondation finale – si mes souvenirs sont bons?), Porco Rosso (entre autres l’île où le héros se cache), Chihiro (les inondations, le train qui voyage sur l’eau), et j’en oublie. Et la forêt, élément central de la plupart de ses autres films (Nausicaa, Totoro, Mononoke) est souvent également représentée comme un océan (Nausicaa en particulier). Ou alors ce sont les airs (Le Château dans le ciel, représenté comme un île au milieu des nuages; le Château Ambulant).
Les personnages de ces films sont soumis aux rythmes de l’eau, aux modifications qu’elle fait subir au monde; avec ce monde secret immergé, secret et inaccessible qui envahit régulièrement l’émergé et le remodèle sous une nouvelle forme. Et Ponyo est justement issue de cet élément marin.
Quelle interprétation donner? Il y aurait beaucoup à écrire…
En tous les cas félicitations pour votre site!