Prometheus – Ridley Scott

par

Antagonismes anthropogoniques

« What burst out of Kane’s chest in Alien is not the end of the line of monsters but more the beginning. »  – Philip K. Dick

Le projet hollywoodien du cinéma de science-fiction repose (Avatar nous l’a grandiosement confirmé) sur la destruction de mondes créés de toutes pièces. Pratiquement donc, le spectateur se voit plus poussé à s’émerveiller des images qui lui sont présentées, pas des idées. Ces films sont moins l’œuvre d’un scénariste ou d’un réalisateur que celle d’un département d’effets spéciaux. C’est là la thèse de Dick, durant le tournage de Blade runner, qui aujourd’hui encore se confirme bien (trop) souvent. Faudrait-il alors envisager que Dick n’aurait pas compris qu’il a vu dans Alien un film de H.R. Giger et Nick Allder et non de Ridley Scott ? Probablement, mais il serait absurde de partager pleinement ce point de vue. Néanmoins, il offre une entrée en matière essentielle dans Prometheus. Que se passerait-il si les artisans responsables des effets spéciaux travaillaient les uns contre les autres ?

Il est désormais inutile de préciser que le problème de Prometheus, comme son intérêt, vient d’Alien. Le nouveau film de Ridley Scott reposant entièrement, jusqu’à l’absurde, sur son chef-d’œuvre d’il y a plus de trente ans. Mais aujourd’hui l’équipe a changé. Exit Giger : crédité uniquement comme créateur des designs originaux, disparu du générique sur quelques sites internet très respectables (notamment IMDb) ou parfois cité dans divers blogs bien peu respectables (et systématiquement enthousiastes) comme ayant une importance bien plus forte que dans le premier Alien. Mais H.R. Giger aura une importance symbolique bien précise dans le remake-prequel d’Alien. L’équipage du Prometheus vient d’arriver sur la lune LV-223 (à ne pas confondre avec la planète LV-426 d’Alien) et y découvre des grottes. Dans une des premières salles dans laquelle l’équipage pénètre, on aperçoit, dans une semi-obscurité, l’espace de deux ou trois plans rapides, des fresques étranges et quelque peu dérangeantes (l’idée étant de reproduire une chapelle Sixtine dégénérée). Celles-ci pourraient être (plus que n’importe quel morceau de décors retravaillés à partir d’archives de Giger) l’héritage de l’artiste suisse. Mais à l’instant même où elles sont découvertes, elles s’autodétruisent, et avec elles tout un travail figuratif sur les décors se perd, en somme tout l’héritage d’Alien.

 

Lors de la sortie de Alien – Resurection de Jean-Pierre Jeunet, certains critiques se sont offusqués d’un détail précis. Jeunet, en créant pour quelques scènes des « aliens » en images de synthèse, aurait totalement perdu de vue le véritable sens de la créature et donc de toute la saga. Rejetant un instant tout le travail effectué sur les textures, la chair, le métal, ce mélange biomécanique propre à l’esthétique de Giger et donc des fondations de la saga, il aurait trahi son esprit. Non qu’il aurait fallu à Jeunet perpétuer l’alien original comme une tradition sacrée, mais plutôt que la saga (et particulièrement le premier volet) possède précisément cela d’original que l’alien, le xénomorphe, tient sur sa figure toute une problématique sexuelle (donc psychanalytique), et sociale (donc politique), et que ces problématiques ne peuvent pas être séparées de sa texture sans diviser sa puissance symbolique. Autrement dit, sans cela, pour reprendre les mots de Dick : « un monstre est un monstre, et un vaisseau spatial un vaisseau spatial.» Rien d’original. Or dans Prometheus, non seulement les créatures (qui d’ailleurs n’ont plus grand chose à voir avec Giger) sont allégrement modifiées par ordinateur mais le film lui-même est en 3D. Si le reproche fait à Jeunet semblait symbolique et presque anecdotique (le film ayant par ailleurs de nombreux défauts), ici, face au nouveau film de Scott, il devient essentiel. En 3D, les textures n’existent plus, ne se ressentent plus. Tout devient hologramme. Le cerveau ne fait que calculer un espace et des dimensions fictifs mais ne perd jamais conscience que ces espaces sont fictifs, reconstitués par l’esprit plutôt que directement appréhendés par l’œil. C’est d’ailleurs précisément sur ces points que reposent Avatar (une autre planète = une autre manière sensorielle de l’appréhender). Ainsi, tout ce que représentait la créature d’Alienautant que l’esthétique qui l’entourait (le vaisseau extra-terrestre) comme celle qu’elle investissait de force (le vaisseau humain, forcément très différent et créé par un autre décorateur), tout cela donc a bel et bien disparu.

De tout cela, en fin de compte, émergent deux idées : 1. l’héritage d’Alien est encombrant voire embarassant pour la lecture de Prometheus ; 2. Prometheus mise d’ores et déjà, on peut le supposer, fortement sur son aspect visuel, quitte à ce que sans doute tout le reste (l’histoire, la mise en scène, les personnages…) soit relégué au second plan.

L’irreprésentable (le xénomorphe du premier Alien, vu toujours par bouts, amenant avec soi tout un jeu sur le hors-champs propre au cinéma horrifique) a alors été remplacé par l’inconnaissable « brut » (c’est-à-dire qui ne passe plus par un travail esthétique mais narratif) dans Prometheus. Le film débute il y a bien longtemps. Un extraterrestre, un « Ingénieur », semble alors être le seul être vivant sur Terre et boit le liquide d’un petit bol qu’il a en sa possession. Immédiatement, le géant blanc de trois mètres de haut se dissout littéralement, molécule par molécule, cellule par cellule. Une molécule d’ADN aura néanmoins survécu. Celle-ci est la source de création de l’humanité. On pardonnera le fait qu’un homme ne pousse pas tout entier d’un morceau d’ADN pour ce concentrer sur l’image même de cette molécule survivante, tombée dans l’eau avec les restes maintenant désintégrés du corps de l’extraterrestre. Dans un même plan, on voit cette molécule d’ADN puis des organismes unicellulaires se développer. Le problème est alors de résoudre un mystère : malgré ce plan-séquence, y a-t-il un lien de cause à effet, une évolution d’un organisme a à un organisme b, (en somme, les « Ingénieurs » ont-ils tout simplement créé la vie sur Terre ?) ou bien simplement une juxtaposition de deux événements en un temps donné. C’est typiquement le genre de problème que le film posera dans toute sa durée : une confusion constante entre juxtaposition et causalité. Et comme dans chaque événement qui va suivre, jusqu’au générique de fin, d’un point de vue purement scientifique ou simplement logique, les deux réponses proposées sont strictement impossibles, insensées, incohérentes.

 

Sans cesse, le film confond causes et conséquences, place toujours ces deuxièmes avant les premières ; explicitant sans doute par ce moyen sa propre genèse (sans AlienPrometheus ne serait pas « infaisable » ou illisible mais simplement impossible). Cédant à une tentation fétichiste évidente, Scott créé un récit d’échecs dont la « litanie de frustrations [est] formellement insatisfaisante et ce même si on la considère comme une annulation parodique du « grand récit » de la découverte scientifique. » (nous empruntons ces mots à Fredric Jameson à propos de La Voix du Maître de Stanislas Lem). Ainsi, Prometheus suit deux voies à la fois : la première expliquant qu’il n’est pas possible de comprendre le grand Autre. L’être humain ne peut communiquer avec ce qui lui est radicalement différent, qu’il soit symbiote, bête de l’espace, voire extra-terrestre humanoïde. Pour paraphraser Stanilas Lem : là où il n’y a pas d’homme, il n’y a pas de motifs accessible à l’homme. Évidemment, cette première hypothèse est à manipuler avec précautions et finalement à minimiser. Car tout ce qui n’est pas « dicible » dans Prometheus, est tout de même dit. Ainsi, dans un second temps, lorsque les personnages n’amènent pas leurs propres intuitions au développement potentiel de la narration, c’est le récit lui-même qui prend en charge de résoudre tout ce qui n’est pas dit, purement et simplement en mettant en place un jeu de déductions et de statistiques. On abandonnera rapidement alors tout un tas de questions potentielles (pourquoi ces « Ingénieurs » ont créé l’humanité ? pourquoi veulent-ils désormais nous détruire ?) et tout le questionnement qu’elles impliqueraient sur le Mal, sa création, l’éthique… Toutes ces questions nous ramènerait à ce que Stanilas Lem, précisément dans La Voix du maître, appelle « l’inexistante théologie des divinités faillibles. » Ou à l’inverse, ces questions nous ramèneraient à des possibles si terriblement inspiré des pires dogmes de la religion chrétienne qu’ils nous effraient.

La véritable question, celle qui pourrait invalider toutes les simili-réponses des questions « officielles » du film, c’est bien évidemment, celle de la matière noire. Qu’est-elle ? Que représente-t-elle ? Si l’on se pose un instant la question  de l’origine du mal (par un autre biais que celui de la matière noire), nous affrontons alors un paradoxe. Les Ingénieurs créent l’homme puis veulent le détruire. La première hypothèse est que l’homme serait mauvais en soi. Et nous revoilà face à un cercle vicieux qui aboutirait une fois de plus à la conclusion de Lem. Pourquoi s’amuser à créer l’homme à son image si celui-ci se verra plus tard condamné à cause de sa propre nature ? Non, la véritable thèse de l’inconnaissabilité tel que Jameson en émet l’hypothèse face aux œuvres de Lem ne peut se retrouver uniquement dans Prometheus que dans cette matière noire, véritable source d’une évolution biologique parallèle mais (et c’est un point essentiel) incohérente, ou du moins trouée. En effet, cette matière noire ne réagit jamais de façon logique. Transformant des vers de terre (là encore, trois vers de terre se trouvent sur cette lune sans vie mais ne peuvent y exister) en « pénis-cobras » de l’espace, transformant des cosmonautes en vagues zombies, ou créant parfois de simple implosions des corps des Ingénieurs humanoïdes… cette matière noire est à la fois polymorphe, parfaite, et d’un point de vue éthique le Mal absolu. Elle est à la fois l’origine du Mal (de l’homme, destiné à être détruit de par ses actions, de « l’holocauste » des Ingénieurs…) et sa fin (l’alien, l’être parfait que nous vantera la compagnie Weyland tout au long de la saga Alien, est un potentiel destructeur de l’humanité). Elle est donc tout cela à la fois et il n’est alors pas anodin de voir dans la « chapelle Sixtine » extraterrestre, un alien dernière génération (un xénomorphe qui dans le temps du film est une espèce encore inexistante) sculpté à même le mur, dans la position du Christ crucifié. La fin est déjà incluse dans le commencement : Alien précédera toujours Prometheus.