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Requiem pour un massacre

  


 

L’enfer, c’est le hors champ… Au cœur du réel

 

Après la rétrospective Sokourov à la Cinémathèque, pleins feux sur la sortie DVD le 18 Septembre 2007 du film d’Elem Klimov, réalisateur russe à qui Sokourov a rendu hommage dans son court Sacrifice du soir.

 

Le museau téméraire, la gouaille imitative, un petit garçon aux vêtements militaires un peu grands fixe et s’approche du quatrième mur, haranguant le hors champ. Qui siège dans cet espace du cadre ? Le spectateur, l’ennemi, le complice… ambivalence terminologique d’une présence/absence douteuse. A qui s’adresser, qui connaître et reconnaître ? Défoncer le mur et voir la cible ? Ce que fera la caméra en délivrant des limbes un contre-champ singulier : le héros, Fliora, jeune adolescent rieur, se tord les boyaux en s’esclaffant derrière un buisson.

 

Une telle mise en scène de mise en jambes synthétise parfaitement ce que la guerre est de regards incertains, menaçants, dissimulateurs, puis destructeurs par cette moquerie tranchante et faussement amusante que tissent les deux enfants, abolissant de fait l’invisibilité du bord cadre. Bientôt, plus de refuges n’existeront pour s’y glisser, ironiser à satiété, jouer l’horreur sans la voir. La caméra de Klimov ne laissera aucune ambiguïté s’échapper dans le hors champ : tout se montre, tout est montré, même si l’enfant embarqué chez les partisans n’y comprend rien, n’y voit plus rien. Le paradoxe d’une telle position des points de vue hausse l’œuvre de Klimov parmi les meilleurs opus du genre : tout voir, tout dévoiler, l’horreur la plus pure et suivre un héros dont les yeux s’aveuglent à ne voir que ce qui disparaît : une église, un village, une population, une femme aimée. Progressivement, à mesure que Fliora écume les alentours dévastés et pénètre dans un village détruit, occupé par l’assaillant nazi, ses yeux clairs au départ promenés sur les êtres, la matière et la nature vivante deviennent petits obus noirs roulés sur l’horreur, billes sombres hallucinées accrochées à l’indicible, l’indiscernable, ce que la guerre érige à jamais en point d’interrogation suspendu : quelle image se cache derrière de telles actions ? Comment, pourquoi en arriver là, quelle mécanique s’est ainsi déployée pour qu’un jeu de môme, une simple bataille enfantine relevant de l’imitation, via ces deux gosses au début singeant un climat de conflit, transforme la parodie d’un meurtre en enfer où s’ébroue une humanité monstrueuse ?

 

La caméra n’est plus conciliante et révèle : on l’a dit, plus de cachette… Un amas de corps derrière une maison en rondins, un amas de mouches sur des poupées déchiquetées, une salve d’obus sur une forêt abritant un flirt angélique et maladroit, une église sombre où périssent des enfants emprisonnés, une tourbière retenant deux silhouettes folles, égarées, batailleuses, boiteuses. L’enfer est là ; ce qui se transforme et disparaît est à la portée d’un regard obligé de concilier avec ce hors champ peu ragoûtant. L’enfer… c’est le hors champ. Fliora revient dans son village et y voit autre chose, ce que lui cachait un climat en dehors d’un cadre de vie qu’il croyait protégé par le jeu, l’imitation, la caricature. Hors, on ne joue plus, l’arène protectrice du spectacle, du cadre, s’est fendue : quatrième mur aboli, le réel redouté de Rosset1 (déplaisant, insondable), prend possession des visages : du coup ils sont moches, monstrueux, déliquescents, vieillis, zombies échappés d’un film d’épouvante, voir ce Hitler épouvantail de terre séchée, érigé sur un piquet, noir comme la mort. Et le héros n’échappe pas à la transformation, à l’arrêt d’un spectacle sécurisant. Si sa dulcinée pastiche au cœur des bois une chorégraphie à l’américaine, sa face sanguinolente de fin de parcours a de quoi saisir : réel pris de front, Fliora observe une jeune fille qu’il a cru aimée, tout comme il s’observe lui-même : sans déloger à cette chute du jeu, c’est vieillissant, l’épiderme en lambeaux qu’il s’avance dans une mélasse où nage une dernière image, déposée dans le résidu putride d’une flaque de boue, elle-même résidu d’un carnage enfanté. Le portrait d’Hitler, dernier cadre révélé, flirtant avec le réel, découvrant le hors champ des horreurs tissées sur la toile de ces 2h30, nage dans cette eau avariée. Là aussi se pose la question du voir. Que discerner derrière une surface, une image, un spectacle affiché, Hitler silhouette conquérante posant pour la postérité ? Et là aussi, la caméra de Klimov qui, après soubresauts, immersions totales dans les dehors et les dedans du crime dégaine son scalpel pour effeuiller l’horreur, secouer sa mécanique et trouer le réel. Alors, Klimov réalise un coup de maître : c’est en abolissant l’innocence d’un spectacle qu’il fait d’un réel mis au devant de la scène, un pur spectacle d’atrocité, un spectre d’atrocité : à rebours, les images en noir et blanc remontent la vie, prennent à contre sens la biographie de l’illustre dictateur, spectacle d’un montage aux relents Eisensteiniens, décortique les rouages de son ascension « spectaculaire », clouant au pilori cette dernière représentation inattendue : le nourrisson Hitler, progéniture angélique dans les bras de sa mère… Le temps déréglé de cette dernière séquence apporte peut-être la réponse au réel passablement étrange que fait entrevoir la guerre. Et si, si la monstruosité n’était pas tout simplement… le temps qui passe ? Matériau phare du temps, l’allongeant, l’écourtant, l’éludant parfois, le distordant, le cinéma est le plus à même de poser le problème, comme de jouer avec, de le résoudre ou pas. Or, Klimov l’a bien compris en façonnant ce Requiem… So « Come and see »2.

 

Florence Valero

 

1.  Le réel, Traité de l’Idiotie, Ed de Minuit.

2.  Titre choisi pour sa sortie internationale 

 

 

 

 

 

 Réalisation

Elem Klimov

 

 Origine

URSS

 

 année de production

1985

 

sorti en dvd

édité chez

Potemkine Editions

 

 

 

 

 

 

 

 

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