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L'enfer glacé de la bourgeoisie

  


 

L'année dernière à Marienbad, Muriel ou le temps d'un retour, Providence

 

« La ligne droite d’une belle œuvre est aussi peu droite que possible, soumise aux méandres du labyrinthe interne de chaque individu. Alain Resnais possède le privilège de cette ligne droite, profonde et houleuse, de cet air d’être simple sans l’être, de cette famille nocturne qui affecte de prendre les allures d’une promenade »

Jean Cocteau

 

Quiconque se balade dans les méandres de cette promenade, se laisse emporter par Resnais dans un voyage où l’inconscient se révèle doucement et impitoyablement. Lors d’une projection de L’Année dernière à Marienbad (1961) un spectateur s’agitait d’un rire nerveux devant ce spectacle en superbe noir et blanc où un couple en vacances perd ses repères. Un étranger essaye de persuader une femme de quitter son mari et lui fait croire qu’ils avaient déjà eu une liaison il y a un an à Marienbad-même, celle-ci ne s’en souvient pas, et on se trouve dans une sorte d’ « Alice au pays des merveilles » où l’on ne peut distinguer entre des propos imaginaires, entre un faux souvenir alléchant et le vrai passé. Ici commence l’exercice de Resnais sur la mémoire : est-ce le surmoi qui étouffe les souvenirs immoraux ou désagréables ? Ou l’inconscient qui finit par créer de faux souvenirs? C’est la problématique qui se développe dans toute son ampleur dans ses deux prochains films.

 

Dans Muriel ou le temps d’un retour (1963), la mémoire de la guerre d’Algérie se dévoile dans l’univers froid des bâtiments de la ville portuaire de Boulogne, bombardée pendant la seconde guerre mondiale et reconstruite. Hantés par leurs souvenirs d’amours perdus qu’ils ne peuvent retrouver, les revenants d’Alger se retrouvent écorchés vifs et les intrigues d’amour et de haine à fleur de peau : Hélène a été séparée d’Alphonse par Bernard, s’accroche à ses souvenirs d’amour délabrés et s’occupe de Bernard, son beau fils, vétéran de la guerre. Ils parlent tous de partir, ils ne peuvent pas se sentir à l’aise avec leur histoire dans cette ville fantôme de Boulogne. Ainsi un des personnages déclare : « Quand on se met à creuser, moi je ne sors jamais de mon trou ». Bernard parle de son traumatisme face à des images officielles banales de la guerre d’Algérie, il raconte comment une femme appelée « Muriel » a été torturée et tuée par ses camarades et son chef Robert. Malgré sa participation et son indifférence à l’époque, désormais la culpabilité le ronge au point qu’il collectionne ce qui pourrait être des preuves de l’incident, et il décide finalement de rendre la justice de ses propres mains en allant tuer Robert. Révélation finale : Alphonse qui se vante des histoires de guerre n’a jamais été à Alger. Les portraits glacés de cette ville brisée à l’intérieur dévoilent le fonctionnement de la mémoire collective d’une nation et ses conflits.1

 

Providence (1977), le titre du premier film anglais de Resnais qui ne serait a priori que le nom de la villa d’un écrivain déchu (en fait la ville de naissance de H.P. Lovecraft), annonce en fait la problématique du film : y a-t-il une providence divine pour sa famille? Mourant, il s’interroge sur la providence pendant qu’il essaie de finir son roman. Ses deux fils s’attaquent mutuellement en justice et ont des amantes (l’un sa belle-sœur, l’autre une femme âgée). L’aîné est insupporté par la mort lente de son père. Resnais nous montre ce que le patriarche, malade, paranoïaque et plein de ressentiment, imagine de sa famille. Dans un des segments rêvés, les personnages finissent par chasser un homme qui devient animal dans la forêt et le tuent « par pitié ». Ainsi le devenir animal est condamné, c’est la civilisation qui gagne (Tuer la bête dans la forêt revient à tuer le monstre de l’inconscient animal et immoral).2

Le dîner en toute tranquillité avec ses fils, sa fille et le reste de la famille qui termine le film contredit tous ses fantasmes : ce qui semblait être le portrait d’une famille en déliquescence n’est en fait que le portrait d’un patriarche décadent, un vieux cynique agonisant qui  ridiculise les propos moraux de son fils. Face à son incrédulité par rapport à la moralité la réponse du fils est de trinquer au 78ème anniversaire de son père. Mais l’on s’interroge : s’agit-il vraiment de sa famille ou seulement d’une façade de bienséance qui cache l’ensemble des forces qui sommeillent en son sein ?

 

Le souvenir et le désir n’ont ni début ni fin3, le mensonge (on ne saura jamais ce qui est vrai ou faux, héroïque ou infâme), l’imagination ou la réalité se confondent. C’est ce que Deleuze théorise dans Différence et répétition et L’Image-temps par les alternatives indécidables entre les couches du passé4. Resnais, un révolutionnaire discret5, considéré comme un maître du montage (Godard disait de lui qu’il était le meilleur monteur après Eisenstein), nous livre à travers sa déconstruction du souvenir un portrait de la psyché bourgeoise. Ainsi on peut terminer sur les propos de Cocteau : « S’il fallait chercher à montrer un ancêtre à cette superbe monstruosité je citerai un Chien Andalou mais ici le drame est pire car Alain Resnais nous montre héroïquement une paralysie bourgeoise, un enfer sans feu. »

Alyosha Saari

 

1. Le scénariste, Jean Cayrol, a aussi écrit Nuit et Brouillard (1955), œuvre documentaire majeure sur l’holocauste

2. Ce motif est repris dans Human Nature de Michel Gondry : le conflit entre la bête (l’homme dans son état naturel) et l’homme civilisé (la bête domestiquée)

3. Resnais et Robbe Grillet ont déclaré à Propos de L’Année dernière à Marienbad qu’on ne saura jamais quelle est la première bobine du film

4. Pour une étude approfondie sur se sujet voir Alain Resnais : une lecture topologique (2000) par Sarah Leperchey

5. Terme emprunté au documentaire « Une approche d’Alain Resnais, révolutionnaire discret » (1980)

 

 

 

 

 

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