Retour vers le futur – Robert Zemeckis

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On rentre à la maison

Des débuts du cinéma jusqu’au début des années 80, les voyages dans le temps sont rares, les histoires extraordinaires s’approprient l’espace et les corps en mutation : des contrées d’un lointain lointain futur, aux créatures de célestes univers, en passant par les expériences anatomistes de scientifiques fous – bodysnatcher nous voilà – jusqu’aux bodybuldés super-héros, la dimension temporelle ne dispose pas des pleins pouvoirs. Une adaptation de La Machine à voyager dans le temps en 1960, puis, le très beau Marker, La Jetée (1962) feront exception, mais dans la masse, le temps au cinéma est encore à explorer.

Une tentative intéressante s’inscrit dans le Superman de 1979 : le super-héros, en proie à un chagrin sans nom, décide, pour ressusciter sa Loïs, de brouiller le cours du temps, de l’inverser. Prenant les rotations de la terre à contre-courant, il revient en arrière et change la destinée des personnages. Le « Et si » de la science-fiction ne pouvait pas être mieux pris au pied de la lettre. En 1983, le très remarqué Timerider ouvre une brèche, mais le sot temporel est si grand qu’il s’agit plutôt de dissocier les mondes que d’en relier les temporalités. Un passé primal d’un côté, un futur aseptisé de l’autre, tel est le schéma courant des culbutes spatio-temporelles au cinéma, Kubrick n’en démordra pas dans son 2001, etc

1985 : entrée dans le futur passé de Zemeckis, de Marty, de Doc et c’est Spielberg qui pilote. Producteur sur Retour… son E.T a déjà fait montre de l’intérêt qu’il portait à la science-fiction. Mais son extra-terrestre avait des allures de poupée, fleurait bon la « maison » et passait le plus clair de son temps tapi dans le placard d’Elliot, guettant par la fenêtre un au-delà familial. Voilà que Spielberg et sa scénariste domicilie la science-fiction. La créature et l’espace dans le salon d’une maison ; la familiarité de l’étrange n’avait jamais été aussi inoffensive. Quoi que… Dans les jeux de l’enfance, gronde une dimension inconnue, aussi belle que redoutable, et, en maintenant voisins le « chez-soi » et l’« au-delà », Spielberg nous fait frémir et sourire à la fois. S’il poursuit l’entreprise avec Poltergeist, Retour vers le futur signe l’apothéose de sa science-fiction pantouflarde. Outre l’espace, c’est aussi le temps qui s’installe à domicile. La quatrième dimension explore de front les mystères d’une planète proche et lointaine : la famille. Rien de plus symbolique et condensateur que les voyages de la DeLorean pour en saisir la complexité, et répondre à ce « Et si » que tout enfant pose à son héritage, que tout parent pose à sa descendance : et si tu étais autrement papa, serai-je le même aujourd’hui ?

Cette filiation problématique, le film s’emploiera à la démontrer tout en la dépassant : si la personnalité des parents changent en fin de parcours, modifiant par la même celle de leur deux enfants (le frère et la sœur de Marty), Marty reste inchangé. Similaire contorsion vautrée sur le matelas, similaires habits, similaire air ahuri, similaire nervosité dans la voix. Son entourage et sa maison ont rehaussé leur panoplie, lui, à l’origine du remaniement, n’en a pas profité. Si Marty est le résultat des carences passées, il le sera aussi des carences futures. Dans le second volet, son fils ne tourne pas bien rond et l’almanach dérobé pour enrichir sa descendance le conduit à l’infernale Hill Valey tenu par Biff Tannen. La DeLorean négocie tant bien que mal ses allers-retours, à la poursuite d’un bonheur qui n’advient pas. L’ironie d’entamer la trilogie de ces voyages tient justement dans l’impossibilité d’achever parfaitement l’édifice d’un foyer.

 

Retournons à cette « fausse » fin. Un peu de l’American Dream effrité surgit du passé dans le nouveau présent. Il faut se réjouir de la réussite de Marty, s’en réjouir sans amertume, compte tenue des ruines qu’il a retapées et, comme dirait Chateaubriand, « élevées au flambeau » : une mère grasse et alcoolique, nostalgique d’un amour perdu, un père lâche et entiché du totem de salon – la télévision. Fenêtre temporelle tout aussi efficace que la DeLorean, mais domestique, elle contraint les corps à s’avachir et à contempler, tandis que celui de Marty, ou de Doc, s’empêtre les pieds à rectifier ce qui ne va pas dans ce bas monde. Dommage, ils l’ont juste devant eux. Heureusement, Marty en détournera l’attention paternelle. Si celui-ci ne veux pas manquer son show vespéral « Le théâtre de la science-fiction », Marty, son futur fils, va lui faire vivre en direct, recadrant son intérêt sur de plus hautes sphères existentielles. Velcro jaune, masque d’astronaute, Marty s’improvise Darth Vader et menace de mort son paternel s’il ne se décide pas à séduire Lorraine, sa future mère. Risible, déplacé. Touchant pourtant, de voir que le fils veut donner vie au couple qui l’a mis au monde.

N’est-ce pas lui qui leur souffle, avant de rejoindre Doc pour le voyage retour, que si jamais un jour, ils ont un petit garçon qui met le feu à la moquette du salon, de passer outre la bêtise ? A ce moment là, Marty a déjà en tête la maison du futur alors que ses parents viennent juste de tomber amoureux. Retard ou avance sur la vie, des balises familières en rythme le cours, comme l’image de ces petits enfants, jouant dans l’espace du chez-soi, à imaginer des mondes parallèles, ancrage fantastique manifeste chez Zemeckis, Bob Gale (le scénariste) et Spielberg. On retrouve cette image lorsque Marty découvre le domicile de sa mère, en 1955, typique du cliché qu’on en attend : famille nombreuse autour de la table, yeux rivés sur le poste télévisuel. En marge de la tablée, dans son coin à lui, le petit Joey, futur oncle délinquant de Marty. Marty se penche sur le parc où se tient l’enfant, et, en effleurant les barreaux de sa main, adresse un bonjour prématuré à son oncle et, en guise de prévision ironique, lance : « Alors c’est toi mon oncle Joey, il faudra mieux t’habituer à ces barreaux tonton. » Le petit salue d’un borborygme étrange la prédiction et continue, imperturbable, de toucher les anneaux colorés devant lui, comme des osselets réconfortants.

On a besoin de jouer, de toucher du rêve, cela va sans dire, les conséquences, elles arrivent… après. Les moyens à la fois très standing et cheap, gadgétisés de la science-fiction, ne sont que les apparats divertissants d’une entreprise à rêves, entreprise, qu’annonce cette affiche publicitaire à l’entrée du futur lotissement Lyon. Le panneau fait l’apologie du bonheur familial en banlieue. Et, si Marty échappe à la télévision, il enfermera pourtant ses parents dans l’imagerie pastel de la publicité. A la toute fin du film, on les voit, sourire promotionnel, bras dessus, bras dessous, espionnant, dans le cadre de la porte vitrée, leur enfant s’amouracher de sa future épouse. Cette nouvelle fenêtre temporelle a de quoi faire tout autant frémir que la version débauchée de la famille initiale.

Nous savons pertinemment que c’est faux, que le verni est le résultat d’une aventure improbable, d’une brèche impossible dans la quatrième dimension, qu’un rêve de science-fiction a mis à bas, qu’un film a porté, durant l’heure qui lui était imparti. Et le regard déboussolé de Marty est aussi le nôtre. Il s’est réveillé, nous aussi, quelque part. La famille parfaite n’existe pas, le souvenir-écran d’une dimension virtuelle l’aura construite à l’insu de tous. Image, « ô toi qui le savait », conclurait Baudelaire.

Mais les rêves bougent et s’épuisent si vite qu’il faut relancer la sauce. Les outils audio-visuels sont là pour ça, Doc, lui, a choisi sa DeLorean, et Retour vers le futur n’achève pas comme ça ses images aux dimensions et contenus modifiés. Marty revient à peine de son immersion en 1955 que Doc l’arrache à un songe de 1985 et le propulse en 2015. Frénésie et vitesse, typique de l’image en mouvement actuelle, typique de ce qu’elle sera davantage, dixit le second volet, où les images du premier contaminent le nouvel épisode, où la télé du futur est un vertigineux split-screen d’émissions.

Ne pas réfléchir et absorber le visuel. Parfois, on est éreinté des tergiversations scientifiques de Doc, Marty lui-même ne sait plus dans quelle direction poser son regard, recentrer son attention. L’excellent Michael J. Fox cultive un jeu qui, d’un bout à l’autre de la trilogie, tient sur une corde raide. Échappant aux exhortations charnelles de sa « jeune » mère, il regarde dans une autre direction, à l’appel d’un présent qui se joue dans le passé, abuse des contorsions, des chutes, tombe et se relève, court, jusqu’à ce final électrique, lorsque, grattant une guitare, il donne à l’assemblée un voyage express dans l’histoire du rock. La vitesse se conjugue à la mesure des images qu’elle emmagasine. Il faut beaucoup, beaucoup de jus pour passer d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre, et Doc, au sommet d’une horloge, nous rejoue, encouragé par le montage hâtif du suspens déployé, plusieurs films en même temps : le sien d’abord, et puis, à la volée, on pense à Harold Lloyd dans Monte là-dessus,  à Orson Welles dans Le Criminel, à James Stewart aussi, en proie au vertige des hauteurs dans Vertigo.

Puis la foudre advient, Marty repart et emmène avec lui ce surplus d’images tout droit sorti d’un songe. Un songe, où, malgré l’hyperbole du visuel, d’un tissu de signes redoublé par la quatrième dimension, la route (ra)mène… à la maison.