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Rio Bravo

  


 

 

Film chanté

 

Rio Bravo est un film musical, il a l’apparence d’une chanson. Ce sont d’ailleurs des airs qui enveloppent le film, imprègnent la fiction, et finalement la construisent.

C’est, d’abord, un thème d’harmonica (qui sera repris de temps à autre dans la bande-sonore) développé pendant un générique composé d’un seul plan fixe, un paysage de l’Ouest point trop remarquable, une simple route où sont engagés des cavaliers et des chariots qui partant du fond se dirigent  vers nous, vers la ville d’où nous ne sortiront plus ensuite, Rio Bravo privilégiant les espaces clos, les intérieurs, et la ville qui les englobe – plus tard, un morceau joué de l’intérieur d’un saloon se fera entendre jusqu’au bureau du shérif John Wayne, jusqu’à la prison : par la musique ces espaces communiquent et se trouvent liés entre eux.

Puis, ce sont des notes de guitare douces mais bien présentes, lors de la séquence introductive, qu’on n’a plus à décrire, qui voit l’ivrogne Dean Martin, « Dude », dans un état pitoyable, entrer dans un saloon d’un pas peu assuré pour s’y faire humilier, notes qui contribuent fortement à définir d’entrée de jeu une tonalité particulière, faite d’empathie, un rythme aussi, déroulant des actions simples dans la durée.

 

Une partition discrète mais évocatrice court classiquement le long du film, jusqu’à ce que Nathan Burdette, qui tient la ville sous sa coupe et dont le frère est emprisonné chez le shérif, demande à l’orchestre de son saloon de jouer un morceau mexicain, un air lent et entêtant joué à la trompette une journée durant, dont le shérif apprendra finalement qu’il est en fait un signal pour le prisonnier et une menace pour sa fragile équipe, un chant de guerre engageant un combat sans pitié. Stumpy, son gardien, vieillard boitillant interprété par Walter Brennan, dans son ignorance double l’air sur son harmonica. L’air de trompette se répand et séduit les inconscients, tourmente les autres, il plane sur la ville jusqu’à la nuit tombée et effraie par sa persistance mystérieuse, son inlassable répétition. Les enjeux narratifs classiques de suspense se trouvent ainsi fondus dans une texture musicale, comme si les moments attendus de l’action émanaient directement d’une nécessité interne à Rio Bravo, à son monde, à cet univers, dans une parfaite transparence de la forme au fond. On parvient à oublier que le film est écrit. Pour paraphraser notre ami Bob Dylan : une chanson, c’est une chose qui avance toute seule.

 

Enfin, sommet du film et réponse évidente à cette dernière séquence, cette déflagration de douceur. A la veille de passer à l’action, mis en danger par les menaces pressantes de Burdette, Dude, allongé et chapeau sur l’œil, entame une ballade d’une voix profonde ; Colorado (Ricky Nelson, chanteur avant d’être un acteur), qui par son intelligence et son courage a fini par gagner son étoile d’adjoint et rejoint le petit groupe, l’accompagne bientôt sur une  guitare qui devait traîner là, et son chant juvénile et touchant vient contraster aimablement avec celui de Dude ; Stumpy ravi joue quelques notes sur son harmonica. Puis, sous le regard bienveillant de Chance/ John Wayne, ils entonnent tous trois une nouvelle chanson, refrain léger aux paroles naïves. Ce n’est plus tellement une pause, mais une sorte de trouée dans l’univers clos mais aux profondeurs infinies, musicales et humaines de Rio Bravo. C’est une jouissance pleine. Le temps classique de la fiction n’a plus cours, l’effet de présence est intensifié : nous sommes conviés à la scène (qu’on repense à la joie de découvrir cette séquence pour la première fois : un détour, une échappée, peu de films réservent cette sensation euphorisante – je ne vois guère, comme équivalents, que la scène autour du billard du Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, autre film musical). Pour autant les personnages ne disparaissent pas au profit d’une performance de chanteurs (Dean Martin, Ricky Nelson) : au contraire, rien n’est plus émouvant que de voir l’infirme, l’ivrogne repenti et l’adolescent aux lèvres encore ombragées de duvet communiquer ainsi pleinement par le partage de quelques chansons, s’accompagnant, chantant à deux voix, le découpage de la séquence privilégiant les jeux de regards, les sourires échangés. Comme par le chant se retendent les liens de l’amitié et se raffermit le courage des personnages – chanter est bien sûr une manière de se donner courage, et de manifester ce courage – le film semble puiser dans ses ressources musicales pour rassembler et dénouer du même coup la somme considérable d’enjeux qu’il aura distillés dans son déroulement. Peu de personnages en effet auront autant couru après leur dignité et l’affirmation de leur valeur que ces trois chanteurs. Dès lors, par la grâce d’une séquence apparemment détachée de contingences narratives, on les sait prêts, unis, sous nos yeux réconciliés. Et la plus précieuse conquête de ce western d’intérieurs est ainsi celle d’une intimité apaisée.

 

On peut établir un rapport entre un tel film et les chansons populaires narrant les aventures de personnages hors du temps, figures rendues familières, folksongs qui ont façonné l’Amérique en profondeur. Rio Bravo, réalisé en 59, présente un univers curieusement atemporel et déconnecté d’un monde et d’un temps hors fiction, malgré l’intégration des éléments du western, qui se nourrit, lui, de mythes et d’historicité. Jusqu’à sa représentation de l’espace qui, on l’a dit, procède par l’exploration et l’investissement de poches intérieures, à rebours du motif dynamique de conquête, comme de celui d’agression extérieure : ici, l’ennemi est de la ville. Plus qu’un western, Rio Bravo est un chant, et son atemporalité, l’éternité d’une chanson populaire : un air simple qui va droit au cœur.

 

Florence Maillard

 

 

 

 

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