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La comédie de la rupture

vu par Mikaël Gaudin-Lech

 

 

 

 

 

 


 

  

 

Une dérision (estivale) de la catastrophe

 

La comédie de la rupture semble fleurir cet été sur nos écrans, avec trois films, deux américains (La rupture, les Berkman se séparent) et un français (Changement d’adresse). Ce type de comédie aurait-il un effet cathartique sur ses auteurs ? on ne sait pas, en tout cas un tel effet serait souhaité sur les spectateurs par les producteurs. Plus on est triste, plus on a envie de rire. D’après ce théorème, la rupture amoureuse apparaît alors comme le terrain rêvé de la comédie.

 

Pour les années soixante, Annie Goldmann (dans Cinéma et société moderne) voyait en la comédie satirique (le cinéma chabrolien, les italiens, Dr Folamour, Le bal des vampires…) le genre privilégié pour réunir critique sociale et succès public, au sens où Molière l’entendait en son temps. Aujourd’hui, les comédies romantiques semblent remplir une telle fonction. D’un film à l’autre, existe-t-il des thèmes constants, des approches communes, des passions inévitablement dépeintes à l’écran ?

 

Chacun de ces films est une très bonne comédie. Baumbach, coscénariste-on l’a assez dit- de wes Anderson, se révèle portraitiste d’une acuité et une sécheresse surprenantes avec The squid and the whale (Les Berkman se séparent), sur-primé pour son scénario dans le monde entier. Peyton Reed, ancien inconnu, comme ceux qui réalisent en ce moment les meilleurs comédies américaines –qui connaissait David Dobkin avant Serial Noceurs ?-, réussit une jubilatoire Rupture (The Break-Up), portée de bout-en-bout par Vince Vaughn, grand seigneur, et Jennifer Aniston, attachante. Troisième révélation, Emmanuel Mouret, acteur-scénariste-réalisateur lunaire et maladroit, que l’on avait laissé sur les irrécupérables Laissons Lucie faire et Vénus et Fleur. Touchant, fragile, parisien, improbable, Changement d’adresse séduit par ses faiblesses mêmes, et Mouret s’invente en marge une place à part dans la comédie française, genre sinistré. Faire d’un drame une comédie. Voici trois variations, trois regards sur la peine de cœur inconsolable qu’est la rupture amoureuse.

 

 

La Rupture

 

Des trois films, La rupture est le plus dramatique, du moins celui qui renferme les situations les plus marquées en terme de drame (songeons à ce que Bergman en aurait fait…). Passée la première rencontre, est évacuée la période de bon,heur conjugal pour ne retenir que la crise. Pessimiste, le film de Peyton Reed est aussi celui qui se finit le plus mal.

 

L’homme et la femme s’aiment, mais jamais en même temps. Brooke (Jennifer Aniston) tente une dernière fois de recoller les morceaux de son couple en lambeaux, en invitant Gary (Vince Vaghn) à un concert auquel il ne viendra pas. De son côté, Gary essayera de reconquérir Brooke autour d’un dîner aux chandelles, en vain car trop tard. Comme en physique mécanique, le « moins » ne raccorde plus avec le « plus », aucun courant ne passe plus. Ce couple n’est plus en phase, et chaque tentative sera soldée par un échec. Celles-ci manquant de clarté, Gary ne les comprend pas. Son incrédulité est marquée par un grand nombre de répliques interrogatives (« Why do you want me to want to do the dishes ?”, « why didn’t you tell me so in the first place ? »). Dans le fon, chacun reste seul dans la solitude de Chicago, comme le montrera la dernière séquence, où ils auront appris à se déplacer l’u sans l’autre (scène au passage inutilement souriante et surlignée de l’horrible « I can see clearly now »-Jon Brion compose d’ailleurs ici une B.O. très décevante, qui vient sans cesse dédramatiser et ruiner la charge des scènes). C’est sans vraiment comprendre pourquoi que ces deux amoureux vont se perdre. Tout débute par une banale dispute pour finir en demande de rupture (« I wanna be left the hell alone ! »… »I’m done with it ! »), les deux s’éloignent de plus en plus, et bientôt il ne restera plus rien qu’un appartement vide où flottent quelques vagues souvenirs d’un bonheur passé. Et deux solitaires de plus dans la grande ville.

 

La rupture nous dit des choses étonnement sombres et profondes sur les relations humaines et la nature du lien homme/femme (comme les films de Mouret et Baumbach, mais on s’y attendait plus chez eux). Presque chaque scène comique est désamorcée, renforcée plutôt, par l’irruption soudaine du drame en train de se jouer, celui de la séparation. La perte de l’autre est tout à tout perçue comme une injustice qui exclue (la scène du bowling), qui dépossède (celle de l’agent immobilier), qui humilie (les rendez-vous de Brooke). Le pire étant de tomber face à la non-réciprocité, la défection de l’autre, l’abandon, la lassitude, signes évidents d’une fin qu’on sait inévitable : Brooke attendant deux bières à la main ; elle-même qui répond à Gary : »I think…I don’t know, but I think…that I have nothing left to offer you. »

 

Il faut chercher cette tristesse derrière les mots de l’épilogue, derrière leur banalité affligeante, leur platitude. Ces deux-là qui s’étaient aimés, n’ont désormais plus rien à se dire. Comme deux étrangers, ils s’éloignent l’un de l’autre, tournent le dos à leur histoire commune et à leur espoir de vivre ensemble, vieille idée déchue qui a pour eux cessé d’avoir un sens.

 

 

Les Berkman se séparent

 

Noah Baumbach regarde la rupture des parents avec le regard des deux enfants de la famille, donnant aux Berkman se séparent une allure assez inédite dans le champ du cinéma indépendant américain, et plus largement au sein du genre que constitue la comédie de la rupture. Ce biais permet de détourner l’attention, puisque nous ne sommes pas dans la frontalité immédiate d’une crise conjugale type Voyage en Italie, et d’offrir un regard neuf sur la famille américaine, à travers ce prisme qu’est le divorce parental, le filtre étant l’avis des enfants, point de vue ici adopté.

 

Bien loin est le temps doré de la comédie hollywoodienne, car le ton est cynique, brutal, intransigeant. « The squid »and « The whale », la baleine et le cachalot, le père et la mère si l’on veut, symboles qui apparaissent vraiment dans les dernières images du film, ont perdu de leur superbe. Monsieur jalouse le succès de Madame, et Madame méprise Monsieur, ancien écrivain populaire devenu professeur de fac en panne d’inspiration. Déchus de leur autorité, friables, ébranlés, père et mère pataugent. Nul Cary Grant, nulle Deborah Kerr, nulle Irene Dune ne viennent sauver les (moroses) apparences de ce couple en crise. La rupture ébranle et humilie, la séparation rend mesquin et faible. Le père s’engage dans une idylle un peu moche avec l’une de ses étudiantes (Anna Paquin, qui reprend son rôle de La 25ème heure), tandis que la mère s’amourache entre autres bellâtres de l’éternel prétendant sportif, ici guère reluisant mais plutôt ringard en la personne du ventripotent William Baldwin.

 

La crise agit comme un révélateur des tensions latentes qui jusqu’ici rampaient dans les fondations de la famille. Elle va déciller le regard des plus jeunes. Le jugement des enfants sera d’abord tolérant, puis sans appel. Empreint de compréhension et d’amour, le petit Frank soutient sa mère au début, avant que la liaison de celle-ci avec son professeur de tennis, qu’il admirait secrètement, finisse d’ébranler ses convictions. Le jeune Jesse vénère et imite son père (meilleurs scènes du film), avant que la romance de celui-ci avec l’une de ses camarades de classe ne transforme cette idolâtrie en un vague mépris. Seul, il tournera le dos à ses parents, et contemplera en silence le combat de la baleine et du cachalot, de la seule place à laquelle il doit les observer, de loin, sans y prendre part, sans prendre parti.

 

A cette vision désillusionnée de la famille américaine, Noah Baumbach ajoute une lecture dépressive des relations sentimentales. Nous l’avons vu pour les maîtresses et amants respectifs des parents. Mais leur rupture n’en est même pas une « belle » (cela existe-t-il ?), en cela que toute affection a définitivement cédé la place à la rancœur, la jalousie, l’aigreur et surtout le cafard. Citer A bout de souffle est parlant, si l’on considère que les grimaces de Jean-Paul Belmondo mourant à Jean Sieberg constituent, mieux que les derniers adieux du couple, leur rupture effective. Cette dernière parenthèse était enchantée et ludique dans le film de Godard, elle sera reprise dans le film de Baumbach en accentuant incrédulité et déception. Il n’y a plus de connexion, de complicité chez les Berkman, la « joke » n’est plus « private », la mère ne comprend plus le père, et seule le spectateur, comme plus tôt les enfants des Berkman, reste le témoin lucide de cet échec.

 

Quand au « qui va garder le chat ? », le film n’y répond même pas, la rupture y étant montrée comme le règne de l’incompréhension et des questions restées à jamais sans réponses.

 

 

Changement d'adresse

 

« Changement de propriétaire », disent les murs des appartements et les cœurs des femmes.

Les filles n’en valent pas la peine, se dit-on à chaque fois, et puis en fait si…

Bien amère « fantaisie amoureuse », le nouveau film d’Emmanuel Mouret ne met pas vraiment en scène un amour, en tout cas réciproque, mais il ne parle que de ça.

 

La rupture implique nécessairement le changement, le passage d’un état à un autre, un mouvement transitoire. Il n’y a pas vraiment de rupture dans Changement d’adresse, dans le sens où l’histoire d’amour entre David (Emmanuel Mouret) et Julia (Fanny Valette) finit presque avant d’avoir débuté. Cependant, le passage d’une brune à une blonde, d’un logement à un autre, apporte cette étape flottante, difficile à exprimer, qu’est l’après-rupture. A la fois perte et renouveau, échec certain et ouverture des possibles. David explique se sentir dans l’entre-deux. Pour l’instant il ne ressent rien de bien défini, il sait que bientôt il sera triste et malheureux, mais en attendant il demeure dans le flou, l’insaisissable sentiment de ne pas tout à fait exister. L’autre rupture est celle de Anne (Frédérique Bel), pareillement avortée avant même d’avoir pu éclore, aventure sans lendemain avec un amant invisible, inventé ou pas. Ces deux délaissés, comme dans les contes, finiront par se trouver et s’aimer.

C’est à force d’être inconstant, indécis, irrésolu, maladroit mais surtout peu clair sur ses intentions que David va perdre Julia. Julien, e personnage joué par Dany Brillant, intervient comme une drôle de projection de l’acteur-réalisateur-personnage, séducteur que David déteste, méprise et admire à la fois, l’homme des décisions, des tentatives et des succès qu’il n’arrive pas à être. La fadeur, la passivité, la mollesse, la jeunesse enfin de Julia, sont comme une promesse pour lui, mais surtout un défi : face à cette « chose » presque offerte à lui, sur laquelle il va se casser les dents et le cœur, n’ignore-t-il pas la présence de sa colocataire, tellement là (car Julia est ailleurs, inaccessible) qu’il ne devine pas son attirance pour lui, trop évidente car trop proche ?

 

Par faiblesse ou habitude, l’être aimé est considéré comme dû, acquis, définitivement conquis. Trop naïf, trop conciliant, David perd Julia à deux reprises puis pour de bon, car il la considérait trop gagnée. Lors du séjour en Normandie, où il laisse libre cours aux débordements de Julien, s’affichant d’entrée hors jeu, s’effaçant devant son rival, alors que la conquête de Julia était presque faite. Ensuite, installé avec elle dans un appartement bourgeois à Paris, il laisse une nouvelle fois le champ libre aux manigances expertes de Julien, qui l’emmène en promenade au jardin du Luxembourg. C’est la fin de leur improbable foyer, de leur liaison bancale. David ne la reverra plus.

Contrairement aux Berkman se séparent et à La rupture, Changement d’adresse est construit sur une succession de petites ellipses, suite de vignettes où n’apparaît pas nettement, comme dans les deux autres, le moment de la cassure, la décision nette de rompre. Pas de tempête ici, c’est la dérive qui emporte le couple. La rupture s’effectue et s’endure comme un état second, un état secondaire. Pas de douleur pour elle, l’insensible. Une étrange peine mêlée d’affliction et de regrets pour lui. Le vague à l’âme remplace l’amertume, l’aventure amoureuse à peine vécue étant minimisée, quasi annulée par la discrétion de son interruption, presque insultante, si brutale soit elle.

 

Indifférence salvatrice, retour à une indépendance fondamentale, nécessité d’oublier promesses et serments, voici venu le temps des grandes solitudes.

Il n’y a pas d’amour heureux- est-ce certain ?

Il n’y a pas de rupture heureuse- en doutait-on ?

 

Mikael Gaudin Lech

  

 

 

 

 

 

 

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