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Scènes de ménage avant les trois coup !

  


 

Beaucoup considèrent le cinéma de Guitry comme l’archétype du théâtre filmé : la valeur de ses œuvres filmées n’étant due pour certains qu’à la captation de ses répliques géniales. Voir les films de Guitry comme les fossiles de son œuvre théâtrale est un point de vue réducteur. Guitry n’a eu de cesse d’expérimenter et d’utiliser le cinéma, le confrontant au théâtre, jouant sur les univers du factice et de la réalité que tout devrait opposer et qui pourtant  s’y entremêlent.

 

Examinons notamment les vaudevilles de Guitry et plus particulièrement: Toâ (1945) et Le Comédien (1947), sur la vie de son père Lucien Guitry.

 

Lorsqu’il s’agit de dénoncer l’artifice, Guitry a conscience de la distanciation brechtienne et la filme, comme lorsque les disputes de Lucien Guitry avec son amie, au début du Comédien, se poursuivent de la scène à la loge. Puis, dans Toâ, lorsque son ancienne compagne, interprétée par Lana Marconi (sa cinquième et dernière femme dans la vie), surgit dans la salle lors de la première représentation de la pièce et se met à l’invectiver des rangs du public tandis qu’il est sur scène. L’ambiguïté de la confrontation entre réalité et mise en scène se manifeste d’autant plus que nous n’avons pas vu cette femme auparavant, ce qui ne nous permet pas de deviner s’il s’agit d’une trouvaille de la pièce ou réellement d’un scandale.

Plus que des effets de distanciation, la mise en scène filmique soutient un  recadrage de  la scène du théâtre, lui insufflant une dynamique avec des plans rapides, nerveux et mouvants qui lui donnent le caractère d’un regard humain. Comme si le cinéma avait permis au spectateur de s’immiscer à son tour sur scène.

 

Guitry ne se contente pas de faire s’entremêler la scène et la ville. Il dépeint à plusieurs reprises la comédie humaine de chaque jour. Notamment lorsqu’il dit à sa fidèle servante interprétée par Pauline Carton, son actrice de toujours, « Vous avez un visage singulier, comme si vous étiez à une caricature de vous-même ». Il singe ainsi le déterminisme de la condition sociale qui nous inflige le faciès et les manières de notre caste. Pointant là du doigt la limite entre l’exacerbation de traits de caractères et ce qui fait que l’on est ainsi par copie des gens de sa propre caste.

De même, dans Toâ, Sacha Guitry veut mettre en relief la comédie qui s’instaure entre les riches et leurs serviteurs. Intimant d’abord à la servante de mentir à une personne qui se trouve à la porte, puis demandant à sa riche sœur de mentir à la servante pour que, piquée, elle soit plus performante. Le travail de composition des actrices stupéfait et réjouit, tant un masque cache l’autre à mesure que l’intrigue se lie.

 

Toâ met aussi en relief la façon dont l’auteur se sert de sa propre vie pour créer une pièce. Le personnage de Sacha Guitry allant même jusqu’à reproduire à l’identique son bureau sur la scène du théâtre. On le voit aussi qui attend que sa compagne l’ait quitté pour qu’il puisse accepter d’écrire une nouvelle pièce, la dispute créant l’occasion d’un nouveau sujet.

Le lien entre la fiction du film et celle de la pièce jouée, s’effectue d’autre part lorsque Lana Marconi, venue troubler la représentation, va jusqu’à monter sur scène : s’extasiant sur la véracité de chaque détail rappelant le bureau réel.

Mêlant sa vie aux films, nous voyons la belle italienne apprendre à parler d’un film à l’autre. Etant d’abord une apparition  silencieuse dans Le Comédien,  une silhouette qui se meut toisant Lucien avec un regard de reine a qui tout est dû, puis, devenue une mégère d’une loquacité exubérante dans Toâ, dénonçant entre autres l’artifice du  téléphone – cet outil récurrent des films de Guitry (ex : Quadrille) : «  Le téléphone, encore ! (en roulant les R) Vous savez pourquoi il utilise tant le téléphone, parce que ça lui économise un acteur ! ».

 

Si les femmes alpaguent Guitry, il sait retourner la situation à son avantage, en en faisant de merveilleux exemples de la comédie humaine. Ainsi, dans Le Comédien, sa partenaire de scène qui est aussi sa compagne à la ville emploie tous les subterfuges : scènes de jalousies, fausses sorties pour le faire céder, éclats… Les rapports houleux et la dualité du rapport homme/femme selon Guitry, entre souffrance et protection, culminent au moment où il s’emporte, la menaçant du plat de la main, et où elle s’effraie, tandis qu’il a cette phrase : « N’aie pas peur ! Je suis là… ». 

Les femmes et leurs petits jeux inoffensifs, sont toujours lésées par les personnages interprétés par Sacha Guitry, avertis de toutes leurs petites parades et à la fois victimes complaisantes. Car il mène son spectacle et sa vie également, réglant la cadence des scènes avec la lenteur de son phrasé unique et ses gestes qui étendent le temps par un mouvement, venant pondérer et modeler ce petit monde en ébullition.

 

Nous finirons sur cette phrase de Lucien Guitry enfant (interprété à l’âge adulte par Sacha) : à un vieux comédien parlant du théâtre qui lui demande : « Qu’est ce que tu sais ? » Lucien répond : « tout »

 

Anne Grall

 

 

 

 

 

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