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Shopgirl

vu par Daniel Dos Santos

 

 

 

 

 

 

 

 


 

    

  

L’amour donne vie aux statues seules

 

Shopgirl est probablement le plus grand film sur la solitude depuis Taxi driver. Si le parallèle semble saugrenu, et violent, ce n’est pas par maladresse. Comment une « comédie romantique » avec Steve Martin pourrait égaler le chef-d’œuvre de noirceur de Martin Scorsese ?

Au début, les films semblent en effet s’opposer. D’un côté la pauvreté, la misère, le traumatisme du Vietnam et la volonté intérieure de combattre toute la pourriture du monde, de l’autre la richesse de grands magasins chics, le vide de l’absence de traumatisme qui justifierait ou même excuserait l’état de névrose schizophrénique des personnages, et l’acceptation de toutes les imperfections du monde, le laisser-aller, le refus de combattre. Mais la relation au monde des personnages, leur maladresse amoureuse est tout de suite comparable. S’ajoute alors une approche esthétique véritablement osée et surprenante pour le standard hollywoodien dans lequel le film Shopgirl semblerait s’inscrire : la sous-exposition constante qui provoque la plupart du temps l’annihilation totale de la profondeur de champ en faveur d’un noir total telle l’ouverture du film Le Parrain éclairé par Gordon Willis. (N’oublions d’ailleurs pas la richesse chromatique de Saint-Ex et Hilary & Jackie, dans ces deux films, la photographie si subtile pourrait raconter son propre récit)

 

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« Mirabelle Buttersfield moved from Vermont, hoping to begin her life,

And now she is stranded in the vast openness of LA.

She keeps working to make connections

But the pile of near misses is starting to overwhelm her.

What Mirabelle needs is an omniscient voice to illuminate and spotlight her;

And to inform everyone that this one has value,

This one, standing behind the counter in the glove department,

And into find her counterpart

And bring him to her. »

 

Cette voix off initiale, d’une poésie et sérénité absolue, baigne dans une atmosphère féerique amplifiée par une musique douce, légère et enfantine composée au xylophone et au violon. Cette histoire qui débute comme un mélodrame tragique serait-elle donc un conte de fées ? Nous ne sommes en effet jamais loin d’une iconographie féerique et fantastique puisque les décors sont le plus souvent plongés dans l’obscurité, obscurité illuminée par des apparitions sublimes et fantomatiques. En effet, Mirabelle n’est jamais vraiment visible aux yeux du monde : personne ne vient jamais à sa rencontre dans la boutique où elle travaille, elle n’a pas de clients (ou bien un seul « faux-client »). Elle tente de se prouver son identité en se prenant en photo elle-même, parfois complètement nue pour se dessiner par la suite. Mais on se rend compte, lorsqu’elle regarde la photo qu’elle a prise quelques instants plus tôt nue sur son lit, qu’elle n’apparaît pas sur cette photo. Le cadre est exactement celui de l’appareil, mais elle n’apparaît pas à l’image, comme si elle y était invisible. Elle se dessine donc pour affirmer son existence puisqu’elle est la seule à pouvoir le faire : le dessin, son empreinte physique (en opposition à l’emprunte chimique ou numérique mais étrangère de la photographique) est la seule chose qui puisse prouver son existence, cette inspiration artistique.

 

D’instants figés, de figures non-vivantes ou coquilles vides, le film abonde. Les dessins, photos, mannequins du grand magasin dans lequel travaille Mirabelle ne sont que menaces de perfection mais de vide : un devenir-statue, image parfaite mais sans vie, sans bouleversement, sans amour. Sans contact humain, sans chaleur.

 

Mirabelle a deux chats, comme il semble étrangement que les solitaires aiment à être entourés de chats. Mais ces deux chats semblent curieusement représenter le ça et le Surmoi de Mirabelle. Le premier attaque l’amant (et particulièrement les parties génitales du pauvre bougre) pendant qu’ils font l’amour, se défendant contre quelque chose qu’inconsciemment elle ne désire pas : elle voulait juste discuter, une compagnie, le sexe n’est ici qu’un prétexte. Le deuxième chat, chat fantôme et névrosé que l’on ne verra jamais et qui passe ses journées caché sous un lit, ne se nourrissant que lorsque personne ne l’aperçoit, renvoie à Mirabelle sa même pulsion nocive qui la pousse à l’isolation, qui l’affirme elle-même, aussi, comme fantôme invisible et phobique caché dans le noir.

 

Seulement voilà, si Mirabelle, étoile solitaire au milieu du ciel obscur, se perd dans ses rêveries, dans ses anti-dépresseurs, dans ses livres (puisqu’elle dit bonne nuit aux personnages de ceux-ci), c’est qu’elle sait que la réalité est dépourvue de toute fantaisie. Le contact entre deux personnes est rude, n’a rien de romantique et n’est que plus désespérant et donc intimidant, presque honteux. Ce n’est qu’un jeu cruel du hasard (et la pensée philosophique de Steve Martin rejoint ici celle de Woody Allen). Si le contact entre deux personnes s’établit, c’est surtout parce qu’ils sont seuls, ce qui est bien sûr loin d’être une base solide et propice à la naissance d’un amour véritable. Il n’est donc question que de chance, une chance provoquée par la peur si humaine de finir ses jours seul (ici illustrée par le passage de couples devant le comptoir de Mirabelle, d’abord les couples sont jeunes, puis ils sont vieux, et Mirabelle est toujours seule).

Car ce bonheur amoureux n’existera jamais. Tout d’abord, cette peur de finir ses jours seul provoque l’image mentale irréaliste d’un bonheur inatteignable : celui rêvé de n’être plus qu’un, (poétiquement illustré plus tard par l’image répétitive si Malickienne des mains se serrant l’une dans l’autre annihilant visuellement toute frontière entre les êtres.) Mais ensuite, une fois l’union rompue et le couple séparé, l’image rêvée, l’image de bonheur devient une image passée, révolue et donc encore et éternellement inatteignable. Le bonheur, c’est ce qu’on a pas où ce que l’on a plus.

 

Si l’histoire de Jeremy et Mirabelle a toutefois su prendre un nouveau départ (du à l’obsession de la simple phrase prononcée par Mirabelle « just do it » sur Jeremy, présentée de façon absurde mais avec finesse, justesse et poésie), Mirabelle gardera la souvenir de Ray même si elle a su retrouver cet amour perdu chez quelqu’un d’autre, chez Jeremy (elle dira à Ray à propos des gants qui furent de lui son premier cadeau « I took the gloves to Vermont and stored them into my memorie box – my mother asked me what they were but I kept it to myself – and here, in my bedroom, in my private drawer, I kept a photo of you »1).

Ray, restera seul, de peur d’avoir quelque chose de précieux qu’il puisse perdre, mais sera hanté par l’image idyllique de Mirabelle, l’image d’un bonheur perdu et inoubliable.2

 

Et c’est là que ce trouve le message du film, si humble et rempli d’une mélancolie profonde mais sans pessimisme aucun. Si chaque connexion entre deux êtres s’est un seul jour établie, elle devient éternelle et lie ses deux êtres pour l’éternité :

 

« Some nights alone, he thinks of her.

And some nights alone, she thinks of him.

Some nights these thoughts occur at the same moment.

And Ray and Mirabelle are connected without ever knowing it »

 

La beauté du cinéma de Anand Tucker réside ici : définir avec vérité mais douceur, dépourvue de tous préjugés, la notion d’âme-sœur comme le tentait déjà le formidable Hilary and Jackie, comme le tente, tant bien que mal, tout le cinéma de Terrence Malick. La poésie touchera ici au sublime. Et Steve Martin auteur du chef-d’œuvre lyrique de la littérature contemporaine au titre homonyme se voit offrir (enfin) tout ce que peut mériter son génie : sa plus belle œuvre, la plus personnelle, son rôle le plus inconfortable et dramatique mais son personnage le plus plein et vrai, son plus beau film : un chef-d’œuvre.

 

 

« As Ray Porter watches Mirabelle walk away

He feels a loss

How is it possible? He thinks

To miss a woman whom he kept at a distance

So that when she was gone

He would not miss her

 

Only then does he realize how wanting part of her and not all of her

Had hurt them both,

And how he can not justify his actions except that,

Well… It was life. »

 

 

Daniel Dos Santos

 

1. formulation empruntée au livre Shopgirl, Steve Martin, 2005, Hyperion Books

2. « One night, he will think of her as he looks into the eyes of someone new, searching for the two qualities that Mirabelle defined for him: loyalty and acceptance. » formulation empruntée au livre Shopgirl, Steve Martin, 2005, Hyperion Books

 


 

 Ce film, sorti en novembre dernier aux Etats-Unis devait initialement sortir le 7 décembre en France mais fut repoussé « jusqu’à nouvel ordre » par ses distributeurs. Quatre mois plus tard, aucun nouvel ordre n’a été donné, le film reste toujours en suspens. Considérant la manière dont sont souvent traité commercialement ce type de film (mélange de comédie et de mélodrame qui définissait déjà des films comme the Weather man) ou bien d’ordre général les films avec Steve Martin (cf. notre article sur les sorties technique) nous pouvons douter d’une sortie française autre que technique et d’une telle sortie aussi d’ailleurs. Le film sera donc disponible en DVD Import zone 1 des Etats-Unis à partir de fin Avril 2006.

 

Quelques mois plus tard, nous étions le 29 novmbre 2006, presque un an après la date de sortie initiale prevue pour Shopgirl. Nos peurs se sont vérifiées, ce jour-là le film est sorti en salles. Une dizaine de copie, toutes dans une version française suicidaire, sont étalées dans des salles art et essai à travers le pays, une seule copie à Paris. Une centaine de personne aura au final vu le film, dans un état pitoyable, dans des conditions lamentables.

 

  

 

 

 

 

 

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