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Shortbus

Le sexe dans tous ses états

ou Manhattan vu par John Cameron Mitchell

vu par Daniel Dos Santos

 

 

 

 

 

 


 

     

 

 Le nom «Shortbus» évoque le célèbre car scolaire que connaissent tous les petits Américains. Les enfants «normaux» empruntent le Schoolbus, le long bus jaune. Le Shortbus, plus court, qui le suit de près, est réservé aux handicapés, aux enfants caractériels ou aux surdoués, à tous ceux qui sont hors-normes et ont besoin d’une attention particulière.

 

You have no values. Your whole life, it's nihilism, it's cynicism, it's sarcasm, and orgasm.

Y'know, in France I could run on that slogan and win.

Deconstructing Harry

 

 

Inattendu sur la scène cannoise, John Cameron Mitchell acteur devenu scénariste et metteur en scène présente son deuxième long-métrage après un premier chef-d’œuvre Hedwig and the angry inch. Confirmant un talent frais, dérisoire et innovateur en même temps qu’il renouvèle le cinéma new-yorkais aux yeux du monde, John Cameron Mitchell n’est pas un simple acteur se tentant à la mise en scène ni même un simple chanceux mais un metteur en scène « auteur » au même titre que ses modèles, ici John Cassavetes ou Woody Allen. Anxieux de l’accueil américain d’un film aux scènes sexuelles importantes, réalistes et non simulées, Cameron Mitchell (qui étrangement s’inquiète moins pour son public français) bénéficiera pourtant d’un des plus longues et émouvantes standing ovations du festival de Cannes 2006.

 

 

Les contours alleniens

 

D’abord dans leurs descriptions et interconnections, les personnages du dernier film en date de John Cameron Mitchell ne sont pas sans rappeler le squelette descriptif du personnage allenien typique. Ancrés dans de multiples fils narratifs reproduisant la structure des films des 80’s de celui-ci, ces personnages sont soit thérapeutes, soit artistes en tout genres et ont donc tous la même impossible mais simple ambition : comprendre le monde qui les entoure, comprendre l’autre et soi-même.

Comme chez Allen, Shortbus est un mélange de vies et d’éléments tournés vers une communication paliée sur trois grades : la parole, l’art et l’action. Mais ici entre inévitablement en jeu le sexe puisque John Cameron Mitchell filme un grand nombre de scènes de sexe non simulées. Mais celles-ci, dénuées d’un quelconque érotisme, servent au contraire à caractériser les personnages de façon franche et immédiate, car elles sont directes et réalistes et dénuées d’une quelconque esthétique pouvant détourner le propos en faveur de la mise en scène, mais en défaveur des personnages. L’acte sexuel est alors à rapprocher plus de la parole que de l’action ordinaire. L’acte sexuel est comme la parole un moyen de se réévaluer par rapport à l’autre et de se confronter.

La confrontation des couples et le schéma narratif de leur évolution est très directement inspiré de Husbands and wifes (film que Mitchell citera comme principale influence pour le style et ton parmi Annie Hall et Hannah and her sisters toujours de Allen ou encore Minnie and Moskowitz de Cassavettes, King of comedy de Scorsese, les Nuits de Cabiria de Fellini et surtout Un chant d’amour de Jean Genet, « le précurseur de tous les films intéressants sur la sexualité ») soit deux couples : d’un côté Sook-Yin Lee /Raphael Barker, comme double du couple Woody Allen /Mia Farrow dans leur imitation de relation amoureuse saine mais dépérissante intérieurement, enfermés sur eux-mêmes ; de l’autre les Jamies soit Paul Dawson et PJ DeBoy figurant Sydney Pollack et Judy Davis et désireux de changements bénéfiques, tournés vers d’autres personnes (prônant ici comme solution le ménage à trois) et bouleversant leur relation établie.

 

 

Rapport au présent

 

Hedwig and the angry inch était déjà éminemment politique, questionnant les rapports humains après la chute du communisme, les mélanges et disparités. Hedwig était un être somme homme/femme est/ouest esclavage/liberté pont/mur, et Hedwig and the angry inch était à ce titre un film sur l’origine et la division. A son tour Shortbus est très explicitement politique et questionne les effets du 11 septembre sur les habitants de New York, mettant en valeur leurs rapports intrinsèques, leurs qualités communautaires et faisant de Shortbus un film sur le lien.

« It’s like the 60s but without the hope ». Par cette phrase, le club appelé Shortbus est défini dans le temps, comme une tentative de retour en arrière gâchée, une fantaisie. Quoiqu’il en soit, le Shortbus est un échappatoire au monde présent, au New York d’aujourd’hui, celui-ci ayant pris naissance le 11 septembre 2001.

Dans une des premières scènes du film, un client bo-bo demande à la prostituée sado-masochiste ce qu’elle ressent en regardant Ground zero en bas du building dans lequel ils se trouvent1. Compassion ? Culpabilité ? Sympathie ? Colère ? Est-ce que cette scène la fait pleurer ? ou lui donne envie de pleurer ? Elle ne répond pas et lui ordonne violemment de se taire. Sa réaction décrit parfaitement le motif du film.

Il n’est pas question de cohabiter avec le présent, la réalité, mais d’exprimer sa présence éphémère au sein d’un monde constant. Cette idée même trouvera sa plus pure image dans celle du sperme giclant sur une peinture abstraite aux airs de Jackson Pollock. Le sperme se fond dans cette toile pour disparaître mais sans cesser d’exister. Ainsi l’orgasme est le phénomène prouvant l’existence. Pour Sook-Yin Lee, interprétant le personnage dénommé Sofia (savoir, sagesse en grec) paradoxalement sex-therapist n’ayant pas connu l’orgasme, le film est une quête d’existence. Elle est à rapprocher du personnage de Marion (Gena Rowlands) dans Une autre femme de Woody Allen car comme elle l’éviction durable du présent s’accompagne du soulignement de sa présence charnelle. Si Gena Rowlands avait (à une exception près) l’exclusivité du gros plan, Sook-Yin Lee possède elle aussi la majorité des gros plans. Le gros plan est ici un instrument d’isolement, le personnage ne laisse pénétrer personne dans l’espace du cadre qu’il occupe. Les personnages de Sofia comme de Marion souffrent d’un excès d’émotivité et de la désertion dans laquelle les tient le désir des autres. Non pas qu’elles n’ont pas de répondant sexuel d’ordre biologique, mais elles n’arrivent pas à se mettre en accord avec le désir de l’autre et perdent le leur dans cette tentative. Sofia comme Marion tentent alors chacune de se trouver un modèle de désir pour s’approprier ses connaissances. Ce sera Hope (Mia Farrow) pour Marion et Dominatrix (Lindsay Beamish) pour Sofia. Leurs échanges seront exclusivement intimes, elles seront isolées du monde. Pour cela, le Shortbus est, dans son architecture, l’environnement parfait car non seulement il isole (il y a de nombreuses pièces étroites dont l’accès ressemble à des passages secrets) mais il rapproche aussi (certaines pièces communes rassemblent plusieurs dizaines de personnes autour d’activités diverses, artistiques ou sexuelles. Le Shortbus est donc en cela un lieu exutoire et fantasmagorique puisqu’il se modèle et s’adapte à ses arrivants.

 

 

« Ces pervers qui ont renoncé à prendre la moindre part à la procréation »  (Sigmund Freud)

 

D’une subjectivité totalement réductrice, Freud associe tout rapport sexuel qui se distancie de la procréation à la récréation qui semble pour lui inutile. Ce que John Cameron Mitchell prône, c’est peut-être plus simplement la création.

Shortbus critique alors ce New York détruit habité par des gens en manque d’amour et repliés sexuellement (comme le montre magistralement la séquence d’auto-insémination secrètement observé définissant deux caractères solitaires et perdus). Car le sexe n’aboutit pas au plaisir sans un processus créatif personnel et original et même celui-ci n’aboutit pas nécessairement au bonheur. Car si John Cameron Mitchell éparpille ses personnages qu’il fait se perdre dans leur univers, c’est pour mieux qu’ils se retrouvent in the end2, comme l’illustre son personnage de James cinéaste suicidaire et misanthrope qui reprend goût à la vie après avoir pensé y mettre fin rejoignant ainsi celui de Mickey (Woody Allen) dans Hannah and her sisters. Le Shortbus se fait alors le véhicule de l’immortalité puisqu’il est une source révélatrice (voire créatrice) d’amour. Ceci vérifiant alors les thèses d’Ernest Becker dans son livre the Denial of death3 selon lesquelles les deux principales stratégies humaines pour éviter la mort sont la sexualité et la croyance en Dieu, soit deux phénomènes d’amour. Si ce deuxième cas est totalement évincé du film de Mitchell, celui-ci ne prône pas moins le rapprochement entre création sexuelle, création artistique et leur rapport direct à l’immortalité, ou plus concrètement  à la survie de l’homme moderne dans un New York en ruine.

 

 

Sex is comedy

 

Le rapprochement le plus direct qu’il puisse être établi avec Woody Allen reste tout de même l’aspect comique, celui qui dirige toutes les névroses des personnages à contresens du pathos et n’hésite pas à les regarder avec dérision voire même à les ridiculiser. Les personnages s’enrichissent d’une humanité supplémentaire grâce à ce point de vue simplement dépourvu de toute censure ou autocensure.

L’aspect festif des salles sexuelles du Shortbus ressemble en ce sens esthétiquement aux premières peintures de Breughel et ont cette même qualité de défiance joyeuse. Le point de vue de John Cameron Mitchell en Dieu ironique et tout puissant d’un microcosme de personnages maladroits n’est donc jamais vulgaire, le sexe, par trop plein d’humour et donc d’humanité, évacue tout érotisme ou pornographie. Les plaisirs comiques ou sexuels se mélangent alors pour libérer une tension et créer une énergie, soit se ridiculiser et trouver le bonheur et jouir alors de tout ce dont New York et le monde peuvent offrir.

 

   When the earth was still flat

   And the clouds made of fire,

   And mountains stretched up to the sky,

   Sometimes higher,

   Folks roamed the earth

   Like big rolling kegs.

   They had two sets of arms.

   They had two sets of legs.

   They had two faces peering

   Out of one giant head

   So they could watch all around them

   As they talked while they read.

   And they never knew nothing of love.

   It was before the origin of love.

                              Chanson tiré de Hedwig and the angry inch

 

Daniel Dos Santos

 

 

1. Scène en plusieurs points comparable à celle très semblable de the 25th hour de Spike Lee.

2. titre de la chanson interprétée par un orchestre (et son public) à l’intérieur du Shortbus et mené par la figure de la scène underground anglaise Justin Brond ici patron du club.

3. The Denial of death de Ernest Becker est le livre qu’offre Woody Allen à Diane Keaton dans Annie Hall, celui-ci ne lui offrant que des livres contenant le mot « death » dans le titre.

 

 

 

 

 

 

 

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