Sleep Dealer – Alex Rivera

Le salut de la science-fiction passe-t-il par son internationalisation ? Souvent ambitieux visuellement et exigeant financièrement, avec le génie pour seul recours à une éventuelle pénurie de moyens, le genre a longtemps semblé être une exception culturelle, moins voulue que naturelle, globalement réservée aux seules puissances économiques – en l’occurrence et très majoritairement, les Etats-Unis. On devrait se réjouir des tentatives de déborder le pré carré hollywoodien, si ces excursions esquissaient de réelles promesses de renouveau et ne se contentaient pas de réchauffer quelques vieux restes de soupes, à l’image de ce Sleep Dealer empâté et besogneux comme ce n’est pas permis.
Sur le papier, ce film du jeune réalisateur Alex Rivera propose pourtant un menu assez alléchant, baignant le genre très balisé de l’anticipation d’un exotisme inattendu. Difficile de décrire l’histoire en quelques lignes : un jeune homme, Memo, vit avec sa famille dans un coin reculé du Mexique. Son quotidien se partage entre le ravitaillement en eau et la radio qu’il écoute clandestinement. Repéré par les forces militaires, il provoque une attaque contre les siens dont son père ne sortira pas indemne. En route pour Tijuana, Memo fait la connaissance de Luz, une « écrivaine » qui sera son guide dans cette jungle urbaine où les citadins se font greffer des électrodes grâce auxquelles ils commandent à distance des robots-ouvriers yankees.
Sleep Dealer est en lui-même un sacré paradoxe, tant le fond et la forme semblent irréconciliables. Car s’il s’agit bien de pointer l’impérialisme américain, Rivera semble s’escrimer à saborder son projet par ses seuls choix formels : plutôt que de développer une esthétique propre, émancipée de certains canons formels, il se contente de racoler outrageusement en direction du nord, et le moins que l’on puisse dire est que ni la science-fiction ni le cinéma mexicain n’en sortent grandi, tant Sleep Dealer sent à plein nez le désir de délocalisation et du ticket d’entrée pour Hollywood. C’est bien connu, la frontière américano-mexicaine est une des plus difficiles à franchir – dans un tout autre registre, revoir le somptueux De l’autre côté, de Chantal Akerman – et l’on pourrait dire avec ironie que le tour de force majeur est ici de la piétiner voire de la nonobster allégrement, tant il est difficile de voir dans Sleep Dealer autre chose qu’un blockbuster (frugal certes) grossièrement maquillé, où les acteurs typés latinos et le décorum vaguement folklorique ne sont plus que de vulgaires alibis.
Le pire est que ce film, loin de jouer avec les codes de son genre, fait inversement montre à ce sujet d’une naïveté désarmante et s’emploie au contraire à cumuler toutes ses tares historiques : scénario tortueux, inutilement alambiquée et parfois insondable ; forme boursouflée, bourrée de scories et d’effets faciles, rapidement exténuante pour les sens – les cinq premières minutes suffisent à situer la ruine esthétique du film. On pourrait aussi gloser sur le symbolisme lourdingue, parfois franchement idiot et surtout particulièrement vain que le cinéaste disperse sans aucune modération, comme autant de gros traits de marqueur. Mais le plus navrant dans tout ça demeure le manque totale d’humilité qui transpire en permanence, à tel point qu’il est bien difficile ici de distinguer l’ambition, légitime, d’une certaine prétention. La tentation de l’Amérique était trop forte ; l’humilité en est restée aux vestiaires.
Pierre Lalaoui






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