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Southland tales – Richard Kelly

12 mai 2009 1 724 views No Comment

This is the way the world ends !

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Difficile de ne pas commencer par un très impudique jugement de valeur. Depuis la vision de Southland tales en mai 2006 au Festival, nous avons cru voir un des plus grands films commerciaux de l’histoire du cinéma. Certes, l’éditeur DVD (Wild side) nous apprend que cette version très spéciale, possédant des plans non terminés (notamment au niveau des effets spéciaux) ne fut jamais prévue d’être montrée au-delà de Cannes [1] il fut un temps prévu de l’inclure pour sa sortie DVD française. Il n’en est rien mais néanmoins, avec cette nouvelle version, force est de constater que Southland tales reste assurément le plus grand, le plus passionnant, le plus risqué, le plus polémique film jamais produit par l’industrie hollywoodienne.

Southland tales a d’abord suscité de nombreuses suspicions de par sa nature. Son casting réunit d’ailleurs l’ancien catcheur The Rock (dont c’est ici le premier film où il se fera appelé simplement Dwayne Johnson), la star de la série pour ado Buffy contre les vampires, Sara Michelle Gellar, la star de teen-movie Sean William Scott, le chanteur pop Justin Timberlake, les actrices Amy Pohler, Cheri Oteri, habituée du show Saturday Night Live… D’emblée, c’est la simple et horrible question de la légitimité de Southland tales qui est posée. Ne joue-t-il pas un peu trop sur les icônes du moment (qui plus est les plus a priori superficielles) pour être honnête ? N’est-il pas à l’inverse une tentative d’habilitation ?

Northrop Frye nous avisait justement que parler du contexte d’une œuvre c’est en amoindrir la portée. Concluons là-dessus : à Cannes, Southland tales a été jugé sans procès.

L’entreprise polémique de Richard Kelly comporte évidement un travail sur l’apparence et le simulacre. Ce travail parcourt l’œuvre. Mais il se place au sein d’un mouvement plus vaste d’appréhension de l’histoire (nous intitulions d’ailleurs notre texte écrit lors du Festival du Cannes 2006, « Memory Gospel », titre d’un morceau de Moby ainsi que d’une des trois parties du film Southland tales) ou plutôt d’une tentative d’appréhender l’histoire comme un tout, littéralement de la concentrer, pour en apercevoir, dans une logique synoptique, la fin.

L’idée essentielle du film est celle de la concentration. Mais cette idée se décline de plusieurs façons qui se confondent de manière inattendue. Tout d’abord, la concentration est physique. Le film suit une structure à priori aléatoire, mais qui ne permet le mouvement que de la périphérie jusqu’au centre et ce dans une logique révolutionnaire. Le parcours de chaque personnage du film sera le mouvement qui les amènera en un même lieu géographique. On pourrait presque penser la logique du film comme étant une logique scientifique nucléaire. Il vise à comprimer les énergies en un même point pour lui donner une densité telle qu’il atteint un stade critique et explose.

D’un point de vue psychique, la concentration est le mouvement inévitable de retour du refoulé. En matérialisant un instant ce qu’on appelle mémoire pour définir celle-ci comme une conscience du présent. Cette concentration psychique est la réunion en un seul espace (ou une seule conscience) de différentes temporalités. Comme si le refoulé était ontologiquement distinct de la personne qui le refoule. Ce concept, extrêmement simple mais ô combien original, se matérialise clairement dans le film à travers ses deux personnages principaux, tous deux amnésiques, et dont le refoulé, matérialisé en un être d’une autre temporalité (un « jumeau temporel » ou « fantôme historique » en somme), existe bel et bien et représente pour ces deux personnages la quête ultime.

D’un point de vue formel, l’utilisation simultanée de multiples références pointe aussi un horizon esthétique particulier. Un exemple parmi des centaines : dans Southland tales le nom Jericho Cane est celui d’un personnage d’un scénario écrit (sous l’influence de l’Apocalypse de Jean) par une star musclée du cinéma d’action. Ce nom renvoie autant à Jésus-Christ et ses initiales J.C., à la drogue (Jericho-Cane /Jerry-Cocaïne) qui est aussi un des sujets du film, qu’au personnage incarné par Arnold Schwarzenegger (autre star musclée du cinéma d’action) dans le film La Fin des temps de Peter Hyams, qui traitait lui aussi de la fin du monde. Illustration parfaite de la concentration de références en un seul point et du problème sémiotique de l’œuvre toute entière.

Mais en fin de compte, Southland tales ne traite peut-être uniquement que d’une nostalgie communautaire. Que cette nostalgie soit véhiculée par une esthétique particulière (populaire) de l’image. Qu’elle soit thématique, narrative, potentialisée par son intertextualité… L’idée étant à travers clips vidéos, formes esthétiques de la globalisation (plus de différences de cultures et de frontières entre esthétiques américaines, japonaises, futuristes, révolutionnaires…) de faire le premier film « total » ou étant à même de restituer à la perfection le malaise de la civilisation contemporaine à l’âge du super-capitalisme.

La solution ultime du film est de tout détruire, mais détruire quoi ? et au nom de quoi ? Si Donnie Darko, premier film de Richard Kelly se déroulait lors des élections présidentielles américaines de 1988, Southland tales se déroule lui vingt ans plus tard, c’est-à-dire durant les élections présidentielles de 2008. Le film se déroule sur fond de crise énergétique, les conflits en Afghanistan, Irak… ayant réduit de manière drastique le flux de pétrole en provenance du Moyen-Orient. C’est une entreprise allemande qui va concevoir une énergie générée par les flux de l’océan. Cette entreprise négocie alors avec le parti républicain. Si Richard Kelly représente dans son film des tentatives d’opposition politique (à travers des groupuscules révolutionnaires et notablement les « néo-marxistes »), ce ne sera absolument pas dans une logique binaire ou partisane. Au contraire, il tente par ce biais de mettre en avant la conscience de classe comme faisant partie intégrante du problème. Le groupe néo-marxiste (peuple) aussi bien que le parti républicain (politique) ou l’entreprise énergétique US-Ident (capitalisme) sont autant de structures à abattre, car ils sont autant de représentants indésirables voire illégitimes (pour les néo-marxistes).

« – Do you ever feel that there is a thousand people locked inside of you ? … but it’s your memory that glue them together. Keeps all those people from… fighting with one another.

Maybe in the end that’s all we have. The memory gospel. » (Dwayne Johnson, Southland tales)

La symbolique religieuse traverse l’œuvre. Car en tout premier lieu (et c’est là une des puissances paradoxales de ce film d’apocalypse) il nous invite à voir le monde comme limbes sans rattacher ces limbes à un seul et unique individu (contrairement à Carlito’s way de Brian De Palma ou Lost Highway de David Lynch). Si Southland tales est le récit d’apocalypse parfait c’est parce qu’il débute par une apocalypse et se termine par une possible apocalypse. Mais ici ce n’est pas un travail rétroactif qui est proposé mais plutôt une visée voire une vision au-delà de ce que Stephen Hawking appelle « l’horizon des événements » (nom qui inspira d’ailleurs le film Event Horizon de Paul W.S. Anderson). Southland tales est en soi et totalement un Anti-monde.

La religion, quant à elle, est comme la drogue ou la télévision, c’est un des noyaux de la culture populaire américaine. Si le rapprochement est intéressant, on le retrouve déjà chez Philip K. Dick qui est sans doute ici la référence majeure de l’œuvre de Richard Kelly. Le caractère discontinu de Southland tales (esthétiquement et structurellement) autorise, voire même encourage, de nombreuses citations appartenant aux plus divers systèmes sémiotiques et à tous les arts (références à la bande dessinée avec Watchmen de Dave Gibbons et Alan Moore, au cinéma avec entre autres En quatrième vitesse de Robert Aldrich, à la littérature avec entre autres Coulez mes larmes, dit le policier de Philip K. Dick, à la poésie via The Hollow men de T.S. Eliot ou encore The Road not taken de Robert Frost…). Mais sans doute que Dick a une importance particulière puisqu’au delà de références assez périphériques (le nom du personnage amnésique interprété par Sean William Scott, Taverner, est le nom du personnage amnésique de Coulez mes larmes, dit le policier, tout comme le nom de l’agent de police Buckman qui prononcera d’ailleurs cette phrase « Flow my tears » en référence au tire original du livre : Flow my tears… the policeman said, etc.) Les références sont nombreuses mais ce qui nous intéresse tout particulièrement, c’est peut-être ce qui lie profondément chez Dick mémoire, moralité et sentiment religieux, ce qu’on pourrait presque appeler l’énergie de la négativité dickienne.

Pour Dick, comme pour Richard Kelly à travers ses deux films, le cauchemar ultime, c’est le solipsisme. L’enfermement, le manque de contact, l’univers piégé à l’intérieur de sa propre conscience, voilà autant de maux, de souffrances dont les personnages dick-kellysien souffrent et ne peuvent se détacher. Et au-delà, le solipsisme nous renvoie à une horrible et flagrante question : suis-je vivant ? Quelles sont les limites de mes possibles ? Comment entrer en contact de manière profonde avec n’importe quelle forme d’altérité ?

Alors la nostalgie communautaire du personnage de Boxer Santoros – alias Jerricho Cane – (et rappelons que le traumatisme originel est ici la mort de son double historique) a ceci de tragique qu’elle ne permet que le sacrifice comme moyen d’union entre les êtres. Le seul moyen de réminiscence historique comme le seul moyen de générosité individuelle, c’est la destruction du moi, le sacrifice. Mais Boxer Santaros nous renvoie, au moment même de son sacrifice, à une figure christique (le tatouage de Jésus-Christ sur son dos se met à saigner) voire même peut-être à un bouddha (et c’est sur ce point peut-être que le dialogue Dick-Kelly est le plus passionnant), nous invitant plutôt à considérer un nouveau monde plutôt qu’un monde anéanti. Il ne se suicide pas, il est tué. Comme le véritable nouveau Messie, Roland Taverner[2], qui ouvrira les portes d’un autre monde :

« He’s a pimp… And pimps don’t commit suicide. »

Daniel Dos Santos

[1] Wild side nous informe aussi qu’il est probable que Richard Kelly propose dans le futur une director’s cut du film.

[2] Une comparaison entre le livre des Révélations et le film amènera bon nombre de contradictions. Boxer Santoros est-il le faux prophète ? Le double de Roland Taverner, son passé historique marqué par le traumatisme de la guerre et de la mutilation accidentelle de son meilleur ami, est-il la Bête ? In fine, le cynique personnage du soldat Pilot Abilene (Justin Timberlake), cite le livre des Révélation : « Et Dieu essuya les larmes de ses yeux, pour que le nouveau Messie puisse voir la nouvelle Jérusalem… Son nom était Roland Taverner, d’Hermosa Beach, Californie… Mon meilleur ami… C’est un mac. Et les macs ne se suicident pas. »


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Southland Tales

Réal. Richard Kelly

Cast. Dwayne Johnson, Sarah Michelle Gellar…

Sortie dvd : 24 mars 2009

Editeur : Wild side


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