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Southland tales vu par Daniel Dos Santos |
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Parenthèse : L’accueil cannois : “Teen horniness is not a crime”
La surprise de la compétition cannoise est sans nul doute le second film de Richard Kelly, Southland tales. D’abord parce qu’il fait rupture avec tous les autres films de la compétition : Southland tales est un film de science-fiction traitant de l’apocalypse avec au casting : l’ancien catcheur the Rock, les stars de slashers ou comédie populaires pour adolescent Sarah Michelle Gellar et Sean William Scott, le chanteur pop Justin Timberlake, le kitsch Christophe Lambert… Avec ce film Richard Kelly fait preuve d’un culot bien plus gigantesque que celui de Tarantino en 1994 avec Pulp fiction et c’est bien là le problème. Dans l’excès perpétuel et avec cette folle audace, Richard Kelly ne possède pas le goût de la provocation de Tarantino, si bien que le film n’a pu être que boudé (ou sifflé) par le public cannois. « Trop long, trop risqué, trop virtuose, trop cynique », au final Southland tales est peut-être le seul film brillant de cette 59ème édition.
Memory gospel – L’oubli de l’Histoire comme phénomène précurseur de l’Apocalypse
Frontières et concentration
We saw the shadow of the morning light The shadow of the evening sun ‘til the shadow and the light were one Perry Farreil
Epopée mythique Southland tales n’en reste pas moins une évocation des frontières de l’Amérique d’aujourd’hui s’appuyant sur le danger venant de l’extérieur et prophétisant la destruction venant de l’intérieur. Los Angeles est une Babylone symbolique délimitée d’un côté par l’océan (sur lequel se basera le générateur d’énergie de la compagnie allemande US-ident) de l’autre côté par le désert (au milieu duquel se trouvent les ruines d’une explosion atomique) soit délimité de tous côtés par « le négatif de la surface terrestre et de nos humeurs civilisées ». Clairement, les frontières de Los Angeles représentent les limites de la civilisation américaine, et de ces limites, personne ne doit ou ne peut sortir. L’océan et les plages sont surveillés par des gardes munis d’armes surpuissantes, le désert est un endroit radioactif sans vie, dangereux, où l’on ne peut physiquement survivre. Mais Southland tales est une critique de la centralisation économique et politique de la mégalopole américaine (et plus précisément du cas particuliers de Los Angeles) de manière que la destruction de l’ordre établi par les foyers révolutionnaires venant des frontières de la ville n’est possible qu’au centre même de cette ville. Le film conte cette convergence d’individus en un seul point, point symbolisant le négatif de la création originelle. Toute la structure du film est construite de manière à reproduire à l’opposé la « singularité initiale » de la création du monde (c’est-à-dire le Big Bang auquel TS Eliot fait référence dans l’extrait du poème1 que Richard Kelly citera en incipit du film), selon l’hypothèse scientifique d’une destruction de l’univers comme étant l’exact inverse de sa création. A l’expansion s’oppose la concentration. La fin du monde sera donc le miroir de son début (et Richard Kelly modifiera « à des fins satiriques »2 la chute du poème de TS Eliot dans son film) : « Southland tales vous emmène sur un tout autre chemin. Celui qui se termine par un «boum»3 ». La fin du monde est une explosion, un contre-Big-Bang.
Refoulement et identité
Si cette destruction du monde en un contre-Big-Bang est possible, c’est parce que l’Histoire est oubliée. Donc la destruction du monde est, consciemment, phénoménologiquement unique. Dans la conscience collective, ce n’est pas la répétition d’un acte passé. Southland tales exprime cette menace : l’oubli de l’Histoire menant à la potentialité d’une destruction du monde. Le film n’est que la mise en images à l’échelle de l’individu comme à celle de l’Etat, du phénomène de refoulement. Plus concrètement, c’est au traumatisme de la seconde guerre mondiale que le film fait d’abord référence, celui-ci même qui ne fut quasiment jamais traité par le cinéma américain à travers son histoire (hormis par les films faits durant la période même de cette guerre et donc omettant les conséquences de celle-ci, les films de propagande et contrairement aux innombrables critiques de la guerre froide, de la menace nucléaire ou de la guerre du Viêt-Nam). Ainsi l’aide allemande providentielle est possible et le pouvoir que celle-ci s’octroie est accepté puisque volontaire. Tous conflits passés sont oubliés. De même, l’explosion atomique du début du film se base sur la théorie de l’« Hiroshima américain », c’est-à-dire la théorie selon laquelle Al-Quaïda préparerait une attaque terroriste d’ordre nucléaire ciblant des villes américaines de taille moyenne (donc où la défense anti-terroriste n’est pas poussée) près de la frontière mexicaine. Donc faisant référence au drame japonais tout en matérialisant les peurs américaines post-2001. L’individu, rouage commercial de la civilisation américaine, reproduit ce refoulement du passé directement. Les personnages-clés de Boxer Santaros et des jumeaux Taverner sont très directement marqués par le refoulement de leur passé, de leur propre identité. « Cette masse énergique préformelle qui constitue le chaos originel des Grecs (gr. « ouverture béante », « gouffre ténébreux ») est associé à l’idée de l’inconscience »4 D’un point de vue scientifique, ces pertes de mémoire des personnages sont dues à un phénomène précis : la passage en un lieu régi par d’autres lois physique, un point zéro brisant le mur entre « espace classique » et « espace quantique », entre « temps réel » et « temps imaginaire ». Développement imaginatif (bien qu’évidemment impossible) des théories d’Hawking dont il s’était déjà directement inspiré dans Donnie Darko, Richard Kelly créé un espace hybride basé sur la superposition de la métrique lorentzienne et euclidienne provoquant un point où espace et temps se mélangent et donc où le voyage temporel serait possible sans avoir à briser la limite de la vitesse de la lumière5. Ce lieu, c’est cette ouverture béante, ce gouffre ténébreux, cette association à l’inconscience : les ruines atomiques. Ce voyage dans un passé proche, dédoublera l’individu en même temps qu’il provoquera l’oubli du phénomène chez celui-ci. Le dédoublement soudain est un traumatisme qui sera refoulé. L’individu sera par la suite perdu, incapable d’agir seul. La présence féminine (symbolique d’un point de vue psychanalytique de l’image de la mère) sera le guide des personnages de the Rock et Sean William Scott. D’un côté, l’actrice porno incarnée par Sarah Michelle Gellar héberge et s’occupe du personnage qu’interprète the Rock, d’un autre la rebelle néo-marxiste incarné par Cheri Oteri contrôle littéralement Sean William Scott. Ces images symboliques de la mère révèlent le désir des personnages d’un retour aux origines, soit la réappropriation de leur identité. Car le phénomène de dédoublement est une division de l’individu et ceux-ci chercheront donc inconsciemment à redevenir « entiers ». The Rock s’identifiera au personnage fictionnel qu’il aura lui-même créé pour tenter de se multiplier. Ceci étant dû au phénomène de manque. Les jumeaux Taverner chercheront à se ressembler, à littéralement ne devenir plus qu’un, même si les conséquences de ce phénomène non-naturel seraient un phénomène physique menant l’univers à sa destruction.
Création /destruction
Mais la fin du monde n’est pas une fin en soi. Comme l’insinuait déjà le personnage de Jake Gyllenhaal dans Donnie Darko, la destruction est une forme de création (« They just want to see what happens when they tear the world apart. They just want to change things.» dira-t-il). C’est ce que prône Richard Kelly : la destruction de Los Angeles, de l’Amérique, de la Terre, de l’Univers comme symbole et opportunité. Symbole comme critique d’un ordre établi totalitaire à anéantir et opportunité comme croyance en un nouveau départ bénéfique où les erreurs du passé ne se reproduisent pas si chacun prend conscience de ce passé. Cette critique politique est traitée par Richard Kelly avec beaucoup d’ironie. Tout d’abord, grâce à son ambitieux choix de casting : Kelly réunit les acteurs-produits de l’Amérique soit des acteurs populaires du petit écran, et souvent comiques (Sarah Michelle Gellar, Sean William Scott, Justin Timberlake et Cheri Oteri sont des habitués du Saturday Night Live). Il créé une esthétique publicitaire par l’image, sa perfection technique, l’idéologie nationaliste qu’elle véhicule (créant une surabondance de drapeaux américains quasiment dans chaque séquence). La dérangeante désincarnation de tout comme de tous, les procédés modernes mais conventionnels d’une esthétique populaire jusque dans sa perfection, dans son rythme, sa musique, son ambiance font de Southland tales l’inconcevable critique de l’Amérique par son centre, de Hollywood par son cinéma, œuvre d’autant plus subversive qu’elle respecte les impératifs du spectacle.
Daniel Dos Santos
Notons que la sortie du film en décembre prochain sera précédée par la sortie de préquels sous la forme de trois romans graphiques écrits par Richard Kelly et illustrés par Brett Weldele. Le film étant divisé en trois parties (Part IV – Temptation waits ; Part V – Memory gospel ; Part VI – Wave of mutilation) basé sur le schéma des trilogies Star Wars, les préquels s’intitulent : Part I – Two roads diverge ; Part II – Fingerprints ; Part III – The macanichals.
1. C’est ainsi que finit le monde. C’est ainsi que finit le monde. C’est ainsi que finit le monde. Non par un boum, mais par un gémissement TS Eliot extrait du poème les Hommes creux (1925)
2. expression empruntée à Richard Kelly dans sa lettre du 25 Avril 2006 (dossier de presse)
3. idem
4. Jacques de la Rocheterie, La symbologie des rêves
5. Pour plus de détails, se référer à Une brêve histoire du temps et La nature de l’espace et du temps de Stephen Hawking
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