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Editorial |
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Spider-man 2
Perturbation d'un spectacle populaire
« It’s all about a girl ». A son tour, Mary-Jane est devenue une icône. Son visage trône sur des panneaux publicitaires, des affiches dans les rues. Spider-man 2 poursuit certes ce que le premier volet avait initié, en insinue ses clefs. Il fait preuve aussi d’un agencement particulier bien plus ambitieux qui va détruire systématiquement toutes les limites esthétiques, narratives, figuratives, idéologiques qui semblaient pourtant indissociables du sujet. D’abord parce qu’il se fonde sur l’indécision et va remettre alors en cause tout ce que le premier film a établi comme acquis. La notion de justice, par exemple, sera détournée. Elle sera détournée de façon d’autant plus comique qu’elle semble vouloir suivre dès le départ les préceptes énoncés par Platon dans La République mais pas seulement. Platon définit la justice comme le fait de respecter les lois et ses engagements même si cela peut être désavantageux. Être juste, c’est donc être trop malhabile ou pusillanime pour détourner la morale et les lois à son avantage. Est-ce qu’être un homme juste ce n’est pas en réalité être assez naïf pour respecter les lois et la morale même si cela peut être désavantageux ? En réalité, Spider-man 2 revient aux sources de ce qui a fait de Peter Parker un super-héros, les motivations de la morale : sont-elles le résultat d’une convention sociale et arbitraire ou bien d’un pur intérêt moral ? Est-ce que de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités, et poussent à l’action pour assumer ces responsabilités (collectives et sociales) ? Ou bien est-ce que ces grandes responsabilités ne sont pas indépendantes de ces grands pouvoirs ? Ne poussent-elles pas déjà à l’action ?
Pour tester la morale de notre jeune ami, Sam Raimi va lui « couper » ses pouvoirs, aussi sèchement que s’il n’avait qu’à appuyer sur un interrupteur pour cela. Retour à la case départ pour notre Peter Parker. Privé de ses habituels accomplissements d’ordre social, comment réagir ? Se concentrer sur la seule chose qui vaille la peine de se concentrer, grand sacrifice du premier épisode, l’amour, le personnage de Mary-Jane. Bref, il transfère alors ses objectifs du champ du collectif à l’intime. Paradoxalement impuissant, il va chercher, à nouveau, l’accomplissement sexuel. Mais le film tout entier joue autour de l’affect du remords, sans cesse généré par l’impuissance. En gros, la schizophrénie de Spider-man permet à Sam Raimi de lui tourner la tête dans toutes les directions, pour qu’il puisse finalement se définir par son impuissance. Enjeu incroyablement ambitieux car totalement inexistant des films de super-héros qui ne cherchent qu’à dominer leur impuissance. Spider-man, lui s’en accommode. Il prend en dérision son impuissance, en rit, en jouit presque à l’image d’une séquence incroyable d’enthousiasme, de dérision et de potentiel comique : le simple Peter Parker marche dans les rues de New York, accompagné par le morceau de B. J. Thomas Raindrops Keep Falling on my Head. En même temps, cette séquence est porteuse d’une question menaçante : quel est le véritable masque de Peter Parker : est-ce celui du super-héros Spider-man, ou celui du nerd, du jeune binoclard chétif accro à la science ? Car le reconnaissance que le personnage désirait initialement, il l’a déjà à moitié acquise à la fin du premier épisode : Il est Spider-man, il est aussi Peter Parker, le nerd dont Mary-Jane est finalement tombée amoureuse. Finalement, il n’est ni l’un ni l’autre. Sam Raimi brise alors peu à peu les enjeux moraux du film de super-héros. Le super-héros c’est l’adolescent en mal de reconnaissance, qui rêve du passage à l’adulte pour lui synonyme de sexe et argent. C’est l’être conscient de la société contemporaine, du néolibéralisme et de l’immoralité qui la régit, mais qui veut en faire partie parce que la publicité pour ce monde est attrayante. Avoir une place dans la société américaine, c’est cool. La puissante définition de la morale que Sam Raimi insinue c’est que la morale naît, non de la responsabilité publique et civique mais de la conscience globale du monde. Cette conscience globale que même l’envahisseur capitaliste n’est pas en mesure, on peut le deviner, de prétendre ou de se diriger. On le devine par le personnage de Doc Ock, qui veut créer une invention offrant au monde une énergie renouvelable sans coût, mais se trompant dans ses calculs. Aucune société ne cherche à avoir le monde entier (les pauvres et les riches) comme client, les clients sont toujours ciblés. Doc Ock est à cette échelle le seul à vouloir initialement user du libéralisme à des fins publiques. Et il avouera tragiquement l’impossibilité de son entreprise : non seulement son expérience scientifique tourne au désastre, mais elle le transformera en criminel. Si on n’est pas du côté du néolibéralisme capitaliste, on est donc contre lui : Doc Ock sera donc un criminel voleur, obsédé par l’expérience totalement dévouée au peuple qu’il avait entrepris.
Pour combattre cet ennemi particulier (obsessionnel égoïste agressif au service de la collectivité qu’il est prêt à détruire pour l’espoir de la contenter), la seule arme de Spider-man sera de se démasquer. Principe dérisoire flirtant une fois de plus avec la comédie : on se démasque et on arrête de jouer. Le cinéma de Sam Raimi joue finalement plus sur l’artifice du déguisement que celui de la transformation. Edgar Morin dira de l’identité qu’elle « constitue une sorte de bouclage indissoluble entre similitude/inclusion et différence/exclusion ». Le masque de Spider-man ne provoque rien d’autre qu’un réagencement et le retournement de cette idée en « bouclage soluble entre similitude/exclusion (Peter Parker est comme les autres mais exclu) et différence/inclusion (Spider-man est différent du monde mais pourtant inclus dans celui-ci) ». Pour Sam Raimi, c’est simple, il s’agit de démasquer la part vile et honteuse que le film implique en tant que blockbuster américain, film de super-héros, commande d’un grand studio. Il se déleste ou se joue des enjeux indissociables à ce genre de film et en fait la critique par la comédie, le pastiche ou la parodie (on se souvient encore de la phrase de Tante May dans le premier volet : « you’re not superman you know »). Son film s’inclut dans le paysage commercial de ce genre de films mais est différent, son film s’exclut du paysage artistique de ce genre de film (paysage d’une pauvreté souvent extrême) mais est vu par les mêmes yeux (culture populaire oblige). Paradoxalement à cette culture populaire dont l’aspect comique fait une référence perpétuelle, l’aspect tragique, comme pour faire la critique du premier aspect, s’honorera d’une thématique toute shakespearienne (notamment empruntée à Hamlet) et riche de sens. Peter se positionne comme adversaire du capitalisme lorsque son père (son Oncle Ben, figure paternelle) meurt, Harry lui va au contraire devenir un leader de ce capitalisme à la mort du sien. Tous deux n’ayant, en fin de compte, que suivi les idéaux que leurs pères ont poursuivis de leur vivant. Pour Harry, fraîchement devenu l’influent et insolent PDG de Oscorp., il s’agit d’abord de venger, tel Hamlet, la mort du roi son père, par celui qui a maintenant tout pouvoir : Spider-man, nouveau roi de l’Amérique. Comme pour le prince de Shakespeare, le fantôme de son père lui apparaîtra et le poussera à la vengeance. Ce fantôme même étant la menace du doublement que la vengeance et que le capitalisme impliquent, une scission de l’humain. Le premier film nous avait déjà appris cela : pour combattre une chose (la figure du capitalisme, de l’autorité, le drapeau américain, le héros à la double personnalité) il faut devenir cette chose. Spider-man 2, c’est cela : faire opérer ici les exactes mêmes règles érigées par le premier volet, les transposer à un tout autre contexte, et finalement reproduire des effets similaires sous des conditions différentes. C’est la critique sévère de la notion de suite, prise ici avec une certaine ironie : on reproduit la même chose, selon les mêmes principes, pour arriver à un tout devenu surprenant justement par son indécision entre répétition et innovation.
On reproduit par exemple la difficile prise en compte (qui est une mise en jeu) du statut original d’un être soudainement singularisé dont le prix à payer pour cette singularité est l’inversion du rapport Moi /Nous. Si Spider-man débutait par Peter Parker et se concluait par Spider-man, il mettait le moi de côté au profit du nous. Que va faire Spider-man 2 ? La même chose et l’inverse. Singulariser le personnage de la même façon qu’auparavant mais inverser le rapport Moi /Nous. Il est plus difficile d’être Peter Parker que d’être Spider-man. C’est aussi plus important et plus essentiel. L’humanité individuelle est la base de toute générosité car elle implique nécessairement la sympathie (sentiment absent des quelques Superman returns, Batman begins ou autres X-men 3). Sans sympathie, la mission sécuritaire de Spider-man n’a de logique que dans la définition d’un environnement sécuritaire idéal (logique que l’on retrouve dans le récent Next : le délire sécuritaire poussé à l’extrême (tout éviter) lui donne un potentiel comique involontaire subjuguant). Spider-man 2, lui, ne cherche qu’à s’opposer très directement à la figure de John Herod (Gene Hackman) dans The Quick and the dead (Mort ou vif) lorsqu’il dira : « I’m not justice, i’m order ». Sam Raimi donne alors la seule définition possible du super-héros : imbécile et sympathique. Aussi la seule définition possible de ce genre de film. Qui est aussi la proposition critique la plus moderne de ces trente dernières années. Et la proposition de cinéma la plus ambitieuse.
Spider-man 2 fera douter de la sincérité de toutes les entreprises auxquelles il se compare, et avec arrogance, il sera comparé presque à tous les genres possibles. D’abord à tous les sous-genres inclus dans ce que je définirais comme comédie naïve, qui s’exprime par la « monstration » totale de tous les sentiments et de tous les désirs, leur impossible « masquage », une honnêteté totale, une imbécilité et une naïveté révélée (la comédie naïve étant peut-être pour tout cela le genre cinématographique le plus visuel qui soit). Ici Spider-man 2 est la comédie naïve absolue qui libérera si totalement tous ses sentiment qu’elle va dériver dans le fantastique. Ensuite, Spider-man 2 se compare à tous les films d’action et anéantira violemment toute la crédibilité qu’il pouvait avoir : ici nous sommes dominés par la comédie naïve et donc l’action préméditée ne peut être montrée que préméditée, elle ne peut pas mentir. Comme film d’action, Spider-man 2 est le seul possible. Et selon le même principe, Spider-man 2 est le drame le plus shakespearien, le plus proche des thèmes de Shakespeare parce qu’il fait un travail de réappropriation de ceux-ci. Ainsi qu’un des seuls pamphlets contre le néolibéralisme américain. Le film usant des procédés modernes mais conventionnels d’une esthétique populaire, souvent même publicitaire, jusque dans sa perfection, dans son rythme, sa musique, son ambiance pour créer (tel un Southland tales réaliste) « l’inconcevable critique de l’Amérique par son centre, de Hollywood par son cinéma, œuvre d’autant plus subversive qu’elle respecte les impératifs du spectacle. »1
Daniel Dos Santos
1. « Southland tales : Memory gospel – L’oubli de l’Histoire comme phénomène précurseur de l’Apocalypse » in Stardust Memories N°9, mai 2006
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