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Editorial |
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Spider-man 3
La machine hollywoodienne en marche
Tout d’abord, expliquons nous sur l’intérêt que nous portons au film qui fait ici la couverture de notre numéro. Notre dossier Sam Raimi était bien évidemment une manière ouverte de cibler un film que beaucoup d’entre nous attendaient, le troisième volet de Spider-man, d’un auteur que beaucoup d’entre nous respectaient, Sam Raimi. Contrairement à The Black Dahlia prétexte de notre dossier Brian De Palma, Spider-man 3 (qui fut certes aussi une déception personnelle) n’est pas foncièrement un film inintéressant. Il a l’importance qu’il mérite, celle d’être plus qu’un échec artistique, celle d’être un des films les plus méprisables et détestables de ces dernières décennies, obscur objet consumériste réalisé par et pour l’oppression, qui mime un cinéma qu’il ne respecte jamais, qui étouffe toute humanité et qui fait table rase par l’oubli volontaire de toutes les horreurs de l’histoire du capitalisme moderne et du cinéma hollywoodien dans ce qu’il avait de plus humain, provoquant, puissant, critique et autocritique.
Ce que le film a de plus horrible et terrifiant que ses jeunes parents Superman returns ou X-men 3, c’est qu’il s’acharne à détruire un bien-fondé construit puis acquis par les précédents volets au profit d’un idéal consumériste fondamentalement avilissant. Spider-man 3impose sa puissance en s’acharnant d’abord à détruire consciemment et méthodiquement tout ce que prônaient Spider-man et Spider-man 2 idéologiquement, iconiquement, financièrement même, mettant donc en œuvre la menace de Nietzsche « le poison dont meurt une nature plus faible est un fortifiant pour le fort. ». C’est le premier rapport de dominance du film, (externe) : Spider-man 3 s’estime d’emblée supérieur à ses opus précédents par le plagiat stylistique et l’inversion idéologique au profit d’une pensée si ultra-capitaliste qu’elle semble flirter très directement avec le fascisme. Deuxième rapport de dominance du film, (interne) : par le symbole qu’il forge (le héros Spider-man) et l’enthousiasme qu’il suscite ici (unanime), le film déclame sa volonté d’encourager un pluralisme indifférent qui concède à chaque individu son droit d’exprimer ses jugements de valeur pourvu qu’il reconnaisse la suprématie de la valeur d’échange et du marché. En gros, la multiplicité des personnages secondaires, tertiaires, des silhouettes et des figurants, forme le ressort d’une dynamique qui veut non seulement ériger Spider-man en Dieu et modèle, par tous les moyens offerts par la société moderne (faisant même appel à un patriotisme doctrinal), mais veut aussi faire croire à une dynamique commune de création. Bien sûr, cette « dynamique » de création est le labeur de tous ces personnages éphémères qui sont autant de symboles d’un prolétariat opprimé, forcés ou acharnés encore à défendre l’ordre de celui qui les oppresse : c’est-à-dire le film tout entier.
Le vice est donc venu à Peter Parker. Aujourd’hui omnipotent et omniscient, au sommet du monde, il va s’acharner, tout au long du film, à créer une mise en danger fictive qui puisse le transcender, faire monter encore plus haut son importance et donc son pouvoir sur le peuple. Pour effectuer cette tâche, il usera des nombreux personnages secondaires éphémères qui l’aideront par leurs échecs. La profonde condescendance des producteurs et l’arnaque du film viennent du fait que ce trait de caractère n’a rien à voir avec une corruption annoncée. La corruption annoncée était celle de l’influence d’un symbiote extra-terrestre décuplant pouvoirs et agressivité alors que celui-ci sera lui aussi une pure figure de l’exploité (totalement fonctionnelle) et probablement la plus active d’entre elles. Non seulement, le symbiote excusera l’agressivité, la vanité et la condescendance du personnage de Peter Parker (déjà présentes auparavant), mais il justifiera un déploiement de pouvoir. Peter Parker, jeune binoclard chétif, maltraité et exclu dans le premier opus, devient alors dragueur aux coups de reins explicites et répétés, aux gestes provocants, aux exploits ovationnés (cf. une scène de danse improvisée dans un jazz club et pourtant acclamée par la clientèle), au look absurde (le New Yorker le décrira comme « médaillé de bronze à un concours junior d’imitation d’Adolph Hitler », le mot est lâché), etc.
Spider-man 3 prône ouvertement ce triomphe de la volonté. Il prône aussi une bourgeoisie dominante. Harry Osborn, président de la société Oscorp et symbole de ce capitalisme immoral et guerrier (la société nous était initialement présentée dans le premier volet comme un fournisseur de l’armée américaine), en est l’exemple. Il nous est présenté ici comme un homme sympathique et affectueux, loin de la compagnie qu’il dirige, voulant assurer le mythe du PDG sympathique. Il attire paradoxalement plus de sympathie que le personnage de Peter Parker. Harry Osborn était habitué dans l’épisode précédent à des cadres partagés, à des plans panoramiques qui se détournent de lui, à des focales moyennes ou longues. Ici, la caméra est proche de lui, elle le suit, reste constamment proche de son visage et si celui-ci doit être masqué (par le masque du Bouffon vert), c’est pour mieux dévoiler le visage, lever le masque qu’il ne garde jamais plus de quelques secondes. Ces procédés de mise en scène vont mettre en valeur les mimiques de l’acteur (comme un œil qu’il ferme plus qu’un autre ou son sourire naïf) et le rendre plus attachant même que le personnage principal, parce que moins parfait, moins automatique que lui. Mais ce procédé ignoble qui veut provoquer la sympathie pour l’oppresseur (ce gosse de riche patron de grande entreprise, en skateboard volant) en voulant attirer l’attention sur son attitude (son humanité quotidienne, celle du jeune garçon, de l’ami qui mange modestement sa barbe à papa ou qui fait la cuisine en musique) plutôt que sur ses actes (l’assouvissement d’un désir profond de destruction, et la violence perpétrée envers ces mêmes amis) en fera un rival insolent pour l’inhumain Spider-man. Pour anéantir cette sympathie nouvellement créée, notre héros anéantit le visage qui a provoqué celle-ci, il le défigure et permet alors au nouveau Bouffon vert une réhabilitation complète à travers son infériorité assumée face à Spider-man. Cette réhabilitation ne pouvant se faire in fine, dans une effrayante logique, que par le sacrifice pur et total.
Cette logique est inhérente à tous les personnages du film. Chacun ne sera présenté que pour échouer et mourir face au héros. Venom, prétendu doppelganger de notre héros en est l’éclatante démonstration. Introduit dans la panique à une quinzaine de minutes de la conclusion du film, il meurt presque aussitôt. Jusque là, il était Eddie Brock (incarné par Topher Grace), rival arriviste de Peter Parker. Parker étant sorti avec la femme qu’il aime et qu’il espérait demander en mariage et ayant ruiné sa carrière professionnelle, Brock est décidé à se venger de Parker. Il en arrivera même, désespéré, à demander l’aide de Dieu. Or, ce sera Spider-man lui-même qui répondra à cet appel et lui permettra de se venger. Ceci dans un double procédé qui mettra en valeur la toute puissance de l’homme-araignée : - il maîtrise l’immaîtrisable (se débarrasse de l’hostile symbiote extra-terrestre), grâce à une symbolique religieuse éloquente : la cloche d’une église sera le symbole divin qui exhaussera sa rédemption, comme si Dieu lui-même lui accordait ses faveurs. Enfin, Spider-man remplacera ce Dieu en donnant à Brock le pouvoir d’exaucer sa prière. - il donne une partie de ses pouvoirs à Eddie Brock, lui permettant de se venger (et donc autorisant lui-même cette vengeance, première humiliation) mais ceux-ci se transmettent par le rejet d’un liquide noir et visqueux coulant du corps nu de Peter Parker, métaphore d’une matière excrémentielle rejetée directement sur Brock (deuxième humiliation). Tout en rapprochant l’acte des tortures nazies (ou/et anti-nazis) de la seconde guerre mondiale (le récent Black book nous montrait déjà une scène similaire), Brock sera plus que jamais insulté. Somme toute, il est condamné à mourir prisonnier par ce pouvoir qui corrompt. Il périra d’ailleurs très littéralement dans la prison dans laquelle Spider-man l’aura enfermé.
Manipulation, détournement, plagiat, insulte, Spider-man 3 l’est à une plus grande échelle encore. Certes, il usera d’une dialectique usant de toutes les figures de l’intertextualité pour dénigrer constamment tous ses hypotextes, plagiant particulièrement avec hostilité des figures de style propres aux deux précédents opus. Mais le film usera tout aussi bien du scénario de Spider-man écrit par James Cameron en 1991. Ceci par différents styles de plagiat qui viseront tous à la provocation directe et agressive envers le projet avorté de James Cameron et James Cameron lui-même, un affront arrogant et violent dédié presque exclusivement à ce dernier (le scénario de James Cameron n’ayant jamais été publié). D’abord, par les dialogues qui se renversent : le questionnement du Spider-man de James Cameron « And how can one man really make a difference ? » se transposera dans la bouche d’un figurant par « One man can really make a difference ! ». L’importance de ce dialogue est appuyée par son caractère insolite (le figurant se trouvant dans la rue à côté de Peter Parker regardant dans la même direction que lui dans une séquence inutile) et par le fait que ce figurant a une histoire : il est Stan Lee, le créateur du Comic book original. Ainsi ses mots semblent être la sévère critique du personnage qu’il a créé mais que James Cameron a adapté. Ces mots pleins d’assurance font douter de la pertinence de la question posée par le Spider-man de James Cameron et donc de la compétence de celui-ci et de sa légitimité, en répondant très directement à la question qu’il posera. Ensuite, par les images qu’il copie : le scénario de James Cameron débute par une image très similaire au plan peut-être le plus célèbre de Spider-man 3 (notamment parce qu’il débute aussi la plupart des bandes-annonces du film) : Spider-man est, en pleine nuit, perché, la tête en bas, sur un building surplombant un New York silencieux. Le scénario de James Cameron poste aussi, comme principal adversaire de notre héros, Sandman. Celui-ci et Spider-man répéteront chez Raimi une image empruntée à Cameron : suite à un coup de poing, le bras de Spider-man reste enfoncé jusqu’au coude dans l’abdomen de Sandman, etc. Enfin, par une scène qui pastiche le cinéma de James Cameron et ses sources d’inspiration. Le réveil de Sandman rappelant naturellement la lente naissance des êtres qui peuplent les films de Mamoru Oshii (notamment le diptyque des Ghost in the shell) comme un geste rappellera particulièrement le personnage du T-1000 dans Terminator 2 (une jambe de l’être qui n’est tout entier que matière se désarticule et se brise, rompant l’équilibre de la figure). Cette scène, sans doute la plus belle et la plus lyrique du film, questionnant l’humain, son rapport à la matière, son caractère spirituel, ne s’ancre pourtant pas dans la logique du film. Elle s’apparente plus à une digression incohérente par sa longueur et donc inutile, justifiée seulement par cet objectif néfaste.
Au final, Spider-man 3 trahit son passé comme la formule critique qu’il affirmait dès les premiers mots de Peter Parker dans le premier Spider-man : « like every story worth telling : it’s all about a girl. » Cette fille, Mary-Jane, ne sera qu’un objet, qu’un faire-valoir qui ne servira qu’à mettre en valeur les qualités de notre héros. Après avoir été humiliée, trompée (à ce titre le personnage de Bryce Dalles Howard n’est aussi qu’un pur objet de désir utile car valorisant), provoquée, agressée, abandonnée, battue par l’homme surpuissant, après tous ces actes de pure torture, MJ revient vers lui, lui pardonne ses actes comme pour nous prouver qu’elle voit en lui une beauté et une bonté pourtant clairement absentes, comme pour faire valoir un peu plus les qualités de notre héros. Cette ignoble torture est d’autant plus grotesque que le personnage qu’incarne Kirsten Dunst semble avoir perdu la spontanéité et l’énergie du personnage de MJ pour se rapproche de celui qu’elle aura incarné dans le Marie-Antoinette de Sofia Coppola (une femme délaissant son puissant mari qu’elle n’aime pas avec passion), plus distant. Elle insiste d’ailleurs sur cet amalgame par ses poses rêveuses, ses sourires distraits, ses regards en coin. MJ aura finalement acquis une certaine mélancolie tragique lourde de sens.
Plus que de contradictions, le film fonctionne sur un régime perpétuel de contresens avec ses précédents volets, visant ici à prôner l’adulation des symboles (celui de Spider-man et celui du drapeau américain qui se rejoignent désormais sous une même idéologie du patriotisme) et la dignité dans toute victoire, toutes deux au service d’une pensée exprimée par tous les pores du film : la réussite par la force, la victoire par l’anéantissement et/ou la soumission de l’adversaire.
Une question reste à poser. D’où vient donc cette idéologie profondément fasciste que l’on ne connaissait pas à Sam Raimi ? Les circonstances ont d’abord permis cette horreur. Il y a quelques mois, le Wall Street Journal estimait que le budget total du film avoisinerait les 300 Millions de dollars, faisant de Spider-man 3 le film le plus cher de toute l’histoire du cinéma. Un tel budget ne peut tenir artistiquement que par l’équilibre entre les pouvoirs exercés entre le réalisateur et les studios. Si l’on retrouve pourtant Sam Raimi (aidé de son indécrottable frère Ivan) à l’écriture du scénario, les studios auront sur ce scénario des exigences précises. Ils imposeront notamment à Raimi une multitude de personnages qui tournera au grotesque (3 méchants, 2 filles, 2 rivaux et 3 travails), lorsque Raimi voulait se consacrer exclusivement à un seul adversaire1. Ce petit peuple affectera l’emploi du temps de notre héros comme celui du film (personne ne peut plus exister, tout le monde ne peut plus qu’être des icônes vides de sens) et favorisant cette dominance par la force, la cruauté et le culte de la personnalité qui n’est que propagande. On aimerait voir alors comment John Carpenter, aurait pu, en dépit des risques professionnels, tourner le subterfuge en critique du système qui le favorise, un film n’étant jamais que la somme de ses déterminants. Sam Raimi qui ne possède pas ce goût du pamphlet politique, se laisse aller à la paresse, la redite, la commande et laisse mourir le film de façon d’autant plus atroce qu’il le laisse en proie à l’idéologie contemporaine la plus contestable qui soit. Quelques pistes sont pourtant données comme les étincelles d’un relent critique qui, même atrophié, n’en est pas mort pour autant, à l’image de l’ultime une du Daily Buggle, journal qui déteste viscéralement Spider-man et qui annonce paradoxalement : « Sorry Spidey ! » La supercherie d’une logique qui obéit à de menaçantes instances supérieures est ainsi dévoilée, un regret intime aussi. Mais nous restons loin de la dénonciation des agents de la supercherie. Nous restons loin du pamphlet anti-hollywoodien. Et nous te détesterons toujours pour toutes ces raisons : Sorry Spidey !
Daniel Dos Santos
1. Le scénario de James Cameron fut toujours une base d’idées pour les producteurs des trois films. Le premier volet, sous cette influence, en garde certains éléments. L’intrusion de Sandman dans ce troisième volet ne peut être, dans cette logique, que volontaire et consciente, aidée et encouragée par les studios.
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Réalisation Sam Raimi
Interprétation Tobey MacGuire Kirsen Dunst James Franco Topher Grace Thomas Haden Church Bryce Dallas Howard J.K. Simmons Rosemary Harsis Ted Raimi Bruce Campbell James Cromwell Theresa Russel
Origine Etats-Unis
date de sortie 1er mai 2007
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