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Star Trek – J. J. Abrams

9 novembre 2009 3 Comments

Politique de la frénésie

A droite, la Fédération et son armada de vaisseaux pacificateurs habités des sergents de la morale de l’univers. A gauche, un gigantesque vaisseau romulien en forme de monstre mythologique (hydre ou kraken, on ne sait pas bien) habité d’individu belliqueux, industrieux et très tatoués.

Ce qui est profondément effrayant dans Star Trek, c’est que le film tente d’imposer son utopie politique avec une philosophie positiviste simpliste. Ici, tout part d’un conflit éthique. Comment dès lors adhérer à un récit qui prônera sans cesse la victoire du bien sur le mal, l’entente entre peuples, l’amour, le pacifisme… ?

On hésiterait à priori à considérer Star Trek au meilleur des cas comme une pure niaiserie, au pire comme le ferment idéologique du totalitarisme.

Heureusement, l’utopie que prône ne film ne fait que suivre tant bien que mal l’idéologie qu’il véhicule. Disons les choses autrement : Sartre a montré que le binôme éthique a pour fonction d’assurer une place centrale au moi et à ses idéologies afin de marginaliser autrui et d’en faire le foyer même du mal. Ainsi, le mal n’est que le révélateur du moi, ce qui va lui permettre d’occuper une place centrale, de briller. Et c’est là tout l’objectif de l’entreprise.

Star Trek est donc avant tout un récit individualiste. Et ceci épouse un mode de pensée que l’on sait très américain : à la fois fidèle à ses origines, et en même temps désireux de renouveler son patrimoine. C’est un peu le principe clé de Star Trek qui est, d’un côté, tellement respectueux de la série d’origine que le film trouve un moyen audacieux de se définir comme sa superposition directe (à travers un procédé narratif utilisant le voyage dans le temps et donc des réalités parallèles) et d’un autre côté, le film annihile complètement la série puisqu’il créé une réalité parallèle dans laquelle les aventures de la série télévisée n’auront jamais lieu et sont physiquement impossibles.

Doux paradoxe donc, qui a d’ailleurs plusieurs niveaux de lectures, notamment intra-diégétiques.

Évidemment, Abrams vise la création d’un nouveau mythe et donc la destruction de l’ancien, inégalable. Après tout, il ne s’agit pas de perpétuer l’héroïsme des pères mais de faire mieux. C’est la raison d’être, la motivation des personnages à l’image de Kirk à qui un des personnages, le capitaine Pike, dira : « You father was captain of a starship for twelve minutes and he saved eight hundred lives (…) I dare you to do better ». Cette phrase est même le moteur de son engagement. Il n’est évidemment pas question chez lui d’idéaux politiques mais de jeu, de compétition. Pas de complaisance et de confinement à la médiocrité du petit. Maîtrise, puissance et instinct sont les maîtres mots à bord. Pourquoi ? Parce que Star Trek puise sa réussite dans sa forme.

La beauté presque politique de Star Trek rejoint sa beauté formelle dans la mise en place d’une imprévisibilité qui fait acte de foi. A tel point qu’une proposition stupide de Kirk revelera toute la mécanique du film. A son « soyons imprévisible » Spock répond que la prévisibilité n’existe pas. Quand bien même l’on viendrait du futur dans le passé, un univers alternatif créerait une chaîne d’événement nécessairement nouvelle.

Et ce principe est un formidable moteur d’idées formelles. Bien sûr, il attire à lui tous les reproches que l’on fait au cinéma hollywoodien qui ne privilégie que le style, qui est creux en contrepartie. Mais qu’existe-t-il en dehors de la forme ? Ne surestime-t-on pas beaucoup trop les intentions d’un auteur, surtout quand elles sont bonnes, pour pouvoir apprécier à sa juste valeur l’émotion instinctive mais tout aussi forte d’un style qui ici va privilégier la vitesse, le dynamisme, qui fera de l’ellipse une de ses formes récurrentes, systématique, au cœur de chaque plan et chaque séquence ? En dehors de la forme cinématographique, n’existe que la pesanteur intellectualiste (mais souvent stupide) du moralisme.

Star Trek a ceci de classique qu’il cristallise les sempiternels clichés des oppositions entre Hollywood & le cinéma d’art et essai, entre l’Amérique & la France. Là où on serrait personnel, Star Trek est individualiste. Et J.J. Abrams, sorte de Tony Scott gentil, suit cette logique jusqu’au bout en filmant (ce qui devient récurant à voir Mission : Impossible III) ses personnages en gros plan, suivant ses personnages au corps, caméra à l’épaule ce qui résulte en un effet parfois quasi-documentaire, un comble pour un film de science-fiction (tant on sait que la caméra d’un film de SF suit souvent un parcours géométrique), pire encore : un Star Trek (soit le concept de science-fiction le plus conservateur qui soit).

Cette place centrale au moi est évidemment ici primordiale parce qu’au travers du désir de perpétuer l’héroïsme des pères (thématique répétée dans la narration du film), le véritable sujet du film, finalement, c’est l’ubiquité. C’est-à-dire qu’il ne suffit pas d’être à la hauteur des espérances que les autres vous portent, il s’agit de les surpasser, de surpasser les pères, de se surpasser soi-même et ce avec une frénésie qui va jusqu’à flirter avec une schizophrénie inconsciente. Être soi-même ne suffit pas, il faut être plus.

Cette schizophrénie du film va naturellement contaminer le récit et les personnages. Moitié vulcain, moitié vulcain, Spock en est l’exemple parfait. Tour à tour calme ou en furie, tour à tour sous les traits de l’excellent Zachary Quinto ou ceux plus familiers de Leonard Nimoy, Spock est un personnage duel. Il ne se limite même plus à être le contrechamp de calme qui apaisera l’hystérie naturelle de Kirk et équilibrera le récit de science-fiction en général. Comme disait Philip K. Dick, il équilibre le penchant des hommes de science-fiction à imaginer l’impossible. Cela vient de sa voix, son attitude. Car Spock a toujours raison, même quand il a tord.

Et c’est d’ailleurs sur ce paradoxe que le film détruit même la morale sur laquelle il est sensée reposer : si le sacré crée des interdits, Star Trek de J.J. Abrams est, à coup sûr et avec grande surprise, un exercice de désacralisation. Il se libère alors des préjugés bourgeois qu’on lui prédestinait, faisant preuve de liberté.

d’une liberté de ton qui va du tragique au comique (presque graduellement de la première à la dernière séquence, et notamment à la vue de ces deux-là) mais surtout évitant la pesanteur d’une justice exemplaire (on l’a dit, le méchant Néro, le mal, n’est qu’un prétexte à montrer son contrechamps dans toute son ambivalence).

Évidemment, le film est une tricherie. Mais là encore, il possède une conscience totale de ce qu’il est. Jusqu’à insinuer cette simple affirmation : tout film est une tricherie. En gros, ce que véhicule Star Trek, c’est du cynisme joyeux, du cynisme vivant, réel, de tous les jours. Soit le contrepoids du collectif à l’individualisme du film. En parfait équilibre, il est à la fois une histoire intime et collective (et on pourrait dire que c’est le moteur de la fiction américaine), conscient de soi et parfois malhabile, enfantin, simpliste et très élaborée. Des paradoxes qui renouvellent sans cesse l’énergie du film et l’accélère toujours plus.

Daniel Dos Santos


3 Comments »

  • rickette said:

    Donc au final quel est le but de cet article ?
    Nous donner envie d’aller voir le film ? Le critiquer ? Tenter de le comprendre ?
    J’ai du mal à cerner votre point de vue, qui s’apparente pour moi à résumer une « tentative presque ratée de génie ».
    Au final n’est-ce pas un film qui nous présente une nature humaine accomplie dans la nature même de Spock ? Moitié vulcain, il est de mon point de vue humain accompli, qui ne laisse libre court à ses passions que de manière raisonnée car englué dans une raison trop froide. Spock n’est-il pas l’élément central de ce film, qui fait évoluer le point de vue de chacun, Kirk, Pike, Nero et Spock lui-même ?
    Ce film parle bien plus de la condition humaine, ce qui fait que l’on est « homme », pourquoi se battre et comment vaincre ses vices, les comprendre, les accepter jusqu’à les utiliser pour faire de bonnes actions.

    Un excellent re-vamp donc, qui vaut la peine qu’on s’arrête dessus et qu’on l’étudie un peu.
    http://www.xulux.fr/cinema/star-trek-le-phenomene-abrams

  • Daniel DOS SANTOS (author) said:

    Selon moi, vous vous attardez trop à une description, un résumé du film sans réellement mettre à jour les problèmes qu’il soulève. Le but d’une critique n’est pas de donner envie d’aller voir le film, mais plutôt de le comprendre ou, au mieux, de l’appréhender. Un film, c’est avant tout de la pensée et la première chose à éviter est donc de contextualité le film, le réduire en tant objet. La question essentielle est celle du sujet.
    Revenons à nos moutons, selon vos commentaires, Star Trek semble juste un film moraliste. Ça ressemble presque à un film de propagande (je vous cite « Ce film parle bien plus de la condition humaine, ce qui fait que l’on est « homme» , pourquoi se battre et comment vaincre ses vices, les comprendre, les accepter jusqu’à les utiliser pour faire de bonnes actions. »). C’est assez horrible d’autant que vous oublier quelques contradictions importantes que porte le film et qui permettent de le voir sous un angle différent et moins limpide. Creusons un peu !

  • ^soifj said:

    Excellent article, le sujet est saisi et l’analyse est mené avec une perspicacité enviable. Quelle agréable contraste avec « re-vamp » proposé par votre opposant – simpliste et tout public.

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