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Still life

  


 

Chine 21ème siècle

 

 « Still life » : « nature morte ».

Mais aussi, littéralement : « vie immobile », ou « silencieuse ».

Mais encore, si l’on veut : « encore de la vie ».

Dialectique du mouvement et de l’immobilité, du mort et du vivant, du bruit et du silence, du passé et du présent, voire du passé et de l’avenir, laissant un impossible présent en creux, chimérique et halluciné : la Chine.

 

Premiers plans : une caméra fluide arpente le pont d’un bateau rempli de passagers joyeux, bavards, qui jouent, discutent, s’affairent le temps de la traversée. Des gens modestes, dont rien ne signale l’appartenance à notre époque moderne si ce n’est une profusion de téléphones portables. Au terme de son parcours, la caméra s’arrête sur un homme isolé, silencieux et immobile. Son immobilité rejoint celle d’un paysage naturel majestueux deviné au loin à travers les interstices laissés entre les corps mobiles de la foule compacte des voyageurs. Glissement du bateau qui transporte la petite communauté humaine bruissante et gesticulante. Statisme des montagnes embrumées – sorte de cirque indifférent qui enserre le plan d’eau où évoluent les bateaux. Mouvement finissant de la caméra sur un corps arrêté.

Still life s’ouvre presque comme un traité théorique, tout en imposant d’emblée une mise en scène à la fois sensuelle et maîtrisée. Le trait est limpide comme sa signification, on se demande comment le film tiendra la longueur sur un tel régime de grande clarté, on se redresse sur son siège en ouvrant grand les yeux. Le film déçoit légèrement et, heureusement, surprend aussi.

 

Limites de la fiction

Still life accompagne deux personnages, un homme à la recherche de sa femme et une femme à la recherche de son mari, dans une ville qu’ils ont depuis longtemps quittée, Fengjie. Ils ne se connaissent pas et ne se croiseront jamais, mais l’entrelacement de leurs trajectoires vient enrichir encore le réseau de sentiments contradictoires qui régit tout le film : l’un est revenu vers la femme qu’il avait quittée dès après l’avoir épousée, l’autre est venue demander le divorce et dire adieu à un mari qu’elle ne voyait plus.

C’est par là d’ailleurs que le film montre ses limites : le fil de la fiction est à la fois extrêmement ténu et encombrant, imposant au film son déroulement un peu appliqué, et tirant certaines scènes vers une joliesse qui ne fonctionne qu’à moitié, tant elle apparaît dérisoire, et comme apprêtée en regard de la réalité échevelée de la vallée des Trois Gorges qui demeure le seul vrai sujet de cinéma pour le film. On préférait la rugosité inquiète, le lyrisme un peu sec et insaisissable des précédents films de Jia Zhang-Ke qui, de Xiao Wu, artisan pickpocket à Platform ou The World, donnaient à l’œuvre chinoise la plus ambitieuse, précise et visionnaire son pouls humain, son humour, sa puissance imaginaire et sa force réaliste. Derrière des apparences erratiques, Still life est plus composé, moins romanesque et moins coupant.

 

Transfiguration du réel

La vraie force de Still life est de représentation. Jia Zhang-Ke excelle plus que tout autre à montrer la forme d’un chaos, nicher son cinéma au cœur de la mutation, du paradoxe, et montrer de la Chine plus qu’un état ou une apparence, presque une idée – idée essentielle à la compréhension de la reconfiguration du monde contemporain à son échelle globalisée. D’où cette impression que son cinéma, toujours précisément et localement situé, saisit le dessin, le chiffre énigmatique d’une modernité qui nous point tous au-delà. Ce qui contribue d’ailleurs à différencier Still life de l’autre œuvre cinématographique majeure de la Chine contemporaine, A l’Ouest des rails, avec qui il partage les images obsédantes de la destruction : à l’un de figurer l’abandon et la déliquescence, à l’autre de buter sur l’absurde et d’interroger le mouvement. Le film poignant de Wang Bing est profondément élégiaque, avec son humanité survivante, quand la complexe nostalgie de Still Life le situe quand même du côté du vivant.

Fengjie en effet est à peine encore une ville. Elle a été inondée en partie, par les flots du fleuve retenu par le barrage des Trois Gorges qui est le plus grand du monde. Ses habitants s’apprêtent à la voir bientôt engloutie. Partout les hommes ont donc cette occupation étrange à détruire, préparant l’arrivée des eaux, à abattre les bâtiments exactement comme des fourmis ouvrières d’un nouveau type. Aux grands travaux de la Chine herculéenne, barrage et pont illuminé qui surplombe le fleuve Yangzi, répond le travail patient d’insectes bâtisseurs dont les fonctions auraient muté. Chacun est un peu perdu, chacun se débrouille aussi. La ville est maintenant informe, la communauté disloquée,  la vie est anarchique, sur le départ, tendue vers un visage neuf qui peut-être ne sera qu’un masque ou une vitrine. Comme le dit un jeune homme fantasque au mutique héros, avant ironiquement de trouver la mort au travail : il n’y a pas de place ici pour nous, qui sommes nostalgiques.

 

La vie encore

A rebours de la violente réalité qui lui donne l’essentiel de son contenu, le film est divisé en « parties » par des intertitres qui attirent l’attention sur d’infimes détails, objets de plaisir de la vie quotidienne – les cigarettes, le vin, les bonbons, le thé – et révèle ainsi son autre contenu. La douceur et la banalité des gestes qu’ils évoquent sont ce qui n’a pas disparu ne pourra être englouti. Les sujets pour une « nature morte » existent encore dans les trous du grand tableau prométhéen. Ils deviennent presque ainsi des gestes de résistance, la vraie mesure de l’humain, sa juste dimension dans la fresque orgueilleuse de la modernisation, elle-même toisée par le paysage séculaire d’une nature toujours présente. Still life appellerait à cette unique vigilance-là : qu’une poignée de bonbons gratuitement offerte demeure un geste possible, que quelques cigarettes consumées en guise d’hommage à un ami mort sur les chantiers de la Chine nouvelle conserve un sens pour   quelqu’un.

 

                                                                                                                        Florence Maillard

 

  

 

 

 Réalisation

Jia Zhang Ke

 

 Interprétation

Han Sanming

Zhao Tao

 

 

 Origine

Chine

 

 date de sortie

2 mai 2007

  

 

 

 

 

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