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Ghost-writer / Shutter island – les îlots de Polanski et Scorsese

Florence VALERO15 mars 2010 1 105 views No Comment

Sur les îlots de Scorsese et Polanski : un éclaireur

Naufragés. La tendance est aux figures accostant sur des espaces dépouillés, où le tour du propriétaire est vite fait : un bout de terre entouré d’eau, une bâtisse qui surgit d’une végétation sauvage, l’eau encore, et un phare, comme le pouls lumineux d’une histoire qu’il vient parfois mettre à jour. Tout cela fait presque partie d’une mise à nu de l’image où l’action émergerait de contreforts stériles. Si le cinéaste projette ainsi de planter sa fiction, qui, alors, la cultiverait ? Son personnage, bien sûr, n’est-il pas le naufragé ?

De pistes avortées en pistes avortées ou d’avancées très lentes vers la vérité, que ce soient Scrosese avec Shutter Island ou Polanski avec The Ghost-Writer, tout ce raccroche au faisceau fictionnel d’un même phare : celui du personnage, des images qu’il découvre, rejette, revisite et quitte sans doute. Que l’on songe au regard lointain d’un Di Caprio un instant lavé de ses culbutes schizophrènes, ou aux pages s’échappant d’un Ewan McGregor disparu dans le hors champ, l’histoire ne peut plus continuer sans celui qui la nourrit. Logique, me direz-vous mais la logique ne s’est jamais autant exposée qu’à travers ces deux films aux sorties très proches et aux enjeux fictionnels non moins attenants : un personnage livré à une énigme qui, en étant la sienne est celle d’un autre, la construit de toute pièce. Les pages volantes du manuscrit de McGregor ne sont que ça, un puzzle de feuillets vides que le personnage rassemble, organise, modifie et laisse filer. Dedans, s’y conjuguent politique, amour, trahison et solitude. De ce fait, la relance fictionnelle est permanente puisqu’inscrite dans un processus de découverte solitaire.

Le détective, comme l’écrivain, qui projette ses coups de lumières, est libre de faire et de défaire ses acquis imagiers, ses ressentis, à l’aune de ce qu’il observe et déduit. Son esprit n’est qu’un flot de pronostics tournants. Le faisceau du phare, encore une fois. Ou bien, ce volant intérieur dont parle ce texte de Pessoa, Ode Maritime, récemment mis en scène par Claude Régy. Minimaliste, exigeant, le metteur en scène fait reposer sa pièce sur l’entière présence de son comédien, seul, vigie immobile sur cette avant scène qui mime justement un quai. Et l’histoire (la voix du poème) se module sur ce seul paysage humain. Or, pour en revenir à nos deux films, la voie des images est aussi le seul tracé d’un personnage. Chez Scorsese il est à la fois physique et psychique, chez Polanski, davantage physique mais avec le rythme plus opaque et pénétrant qui caractérise son cinéma.

Halo de références cinéphiliques, véhicules de coups de théâtres, guide perdu de l’île, Di Caprio nous promène dans l’action jusqu’à ce qu’elle le rattrape, l’écrase de tout son poids, aplanisse le flux visuel qui l’habite dans ce dernier photogramme digne d’une carte-postale : un phare, une baie. Baie-vitrée et mer hostile, les cartes-postales ne sont pas moins présentes chez Polanski. Et le seul qui puisse leur donner un quelconque relief, c’est le personnage de l’écrivain. Un manuscrit lourd transporté jusqu’au terminus insulaire du premier ministre britannique, l’écrivain a du pain sur la planche pour donner du mou et de la vie aux mémoires plates et ennuyeuses de l’homme politique. Le geste agacé de l’auteur capturé par la caméra insuffle déjà sa saveur à la séquence du manuscrit examiné. Sous peine de détours, de déchiffrages, de défrichage personnel et de simplifications inattendues, l’écrivain parvient à une vérité tout autre sur un personnage qu’il (re)découvre. Mise en abyme délicate où Polanski nous révèle à demi-image le perpétuel renvoi entre un créateur et son personnage.

Quand les images vont et viennent, quand elles sont matrices d’évènements, quand elles s’amusent au réemploi, quand elles se rattachent à une esthétique particulière, ne sont-elles pas toutes condensées, aplaties sur l’horizon du personnage, d’un naufragé sur l’île des virtualités ? Oui, car l’image ne pèse pas bien lourd sans lui, volatile, évanescente, réduite à un minimum de signes comme ces derniers plans de The Ghost-Writer où six cent pages de mémoires sont repliées dans un papier à la formule révélatrice et où les feuilles d’un manuscrit volettent au dernier plan du film. Le gosier du héros n’est bien fait que des lambeaux de sa fiction. Hors de lui, ils se délivrent et ne sont que vent à l’approche du dernier plan. Autant en emporte le temps.

Après la Nouvelle Vague et ces premières audaces esthétiques d’un quotidien à demi-romancé, souvent errant, l’errance est maintenant aux images redistribués d’un personnage désinvesti progressivement de quotidienneté. Sous le sceau d’un jeu appauvrissant, Cameron ne montre que cela dans Avatar. Raz-de-marée annoncé.

Seule chair inédite extraite du flux virtuel et de notre si téméraire houle cinéphilique, le corps du personnage est là pour nous raconter ce qu’il veut, dans sa logique personnelle, la cohérence de son tourment, le voisinage d’un passé (si à la mode), la remise en cause de ce qu’il voit (pensons aussi au Serious Man des Cohen). A partir de lui, un paysage s’élève, les images surgissent et leur acquis chancelle à tout moment. Qu’elles puissent alors voyager d’une esthétique à l’autre, d’une nature à une autre, d’un rythme à un autre tant que le liant est l’être de fiction. Tant qu’il y a au moins un éclaireur pour embarquer à bord de la fiction.

Florence Valero

Lire aussi : Shutter island – Martin Scorsese

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