Synecdoche New York – Charlie Kaufman
« I’m just a little person (…)
Of many little people
(…) Maybe somewhere far away
I’ll meet a second little person
And we’ll go out and play »
(Extrait de la chanson Little Person, écrite par Charlie Kaufman et Jon Brion)
Oublions un instant l’atypisme de Charlie Kaufman dans le cinéma indépendant américain. Délaissons toute spéculation sur cet univers génial qui n’appartient qu’à lui. Ne nous réfugions pas dans l’attitude auteurisante qui consisterait à placer sa première œuvre en tant que réalisateur dans une continuité mentale et artistique… Percevons simplement le film tel qu’il est. Que l’on apprécie ou pas le travail scénaristique antérieur de Kaufman (Being John Malkovitch, Adaptation, Eternal Sunshine of the spotless mind) ne change rien à l’affaire. Synecdoche, New York, malgré ses défauts, demeure une belle métaphore de ce que sont le processus et l’angoisse de la création.
L’art de la vie, théâtre. L’intrigue initiale a un air de déjà vu. On se croirait dans un film de Woody Allen, où les inquiétudes de l’artiste se mêlent aux tracas quotidiens les plus banals. Caden Cotard (Philip Seymour Hoffman), metteur en scène de théâtre à la fois brillant, névrosé et hypocondriaque, voit sa vie s’écrouler : sa famille ne lui donne pas l’attention et la reconnaissance qu’il attend, sa femme le quitte pour une carrière de peintre en Europe, emmenant leur fille Olive, sa liaison avec la jeune Hazel (Samantha Morton) échoue lamentablement… Lorsque Cotard obtient une bourse au mérite, il décide alors de réaliser, dans un gigantesque hangar de New York, une pièce dont l’ambition démesurée n’est autre que mettre en scène la vie quotidienne.
Un passage résume l’étendue peu réjouissante du projet. S’adressant à sa troupe d’acteurs, le dramaturge révèle notre lot à tous : nous savons que nous tendons vers l’inévitable épreuve de la mort, mais nous pensons secrètement le contraire, nous faisons semblant de ne pas en avoir peur, de ne pas en être conscient… L’art de la vie repose exclusivement sur cette conscience inavouée, cette imposture que l’on s’impose à soi-même, cette fausse innocence. C’est ce que cherchera à montrer Cotard dans sa quête créatrice.
Le cercle artistique est donc celui du théâtre. En tant qu’espace où se confrontent vie réelle et comédie, la scène conçue par Cotard forme un véritable microcosme architectural, sociétal, sentimental, mortuaire… Il est, en somme, la vie elle-même. Recréée, re-présentée mais non pour autant simulée, comme s’il s’agissait de rendre à travers le prisme théâtral toute l’intensité et la vérité de l’existence.
Pourtant, un problème persiste. Le public : Quel est-il ? Où est-il ? « Quand aurons-nous enfin un public ? » demande un comédien au metteur en scène, après 17 ans de répétitions ! Là est le paradoxe : il ne peut qu’être absent puisqu’il fait partie intégrante de la représentation. Kaufman l’a bien compris, le seul public possible au final, c’est le spectateur de cinéma, qui devant le miroir écranique, assiste à ce qui est à la fois le spectacle envisagé par Cotard et son making of. L’idée en elle-même est tellement forte qu’on pardonne volontiers au film ses quelques maladresses et sa faiblesse visuelle.
La vie de l’art, synecdoque. En prenant la vie comme sujet, le personnage de Caden Cotard emprunte une figure qui donne son titre au film : la synecdoque, trope tenant ses origines de la littérature, et qui consiste à prendre la partie pour le tout ou le tout pour la partie. De prime abord, toute pièce de théâtre peut être une synecdoque (Mort d’un commis-voyageur d’Arthur Miller, la pièce mise en scène au début du film, peut se lire comme révélant l’essence tragique de toute existence). Seulement, l’originalité créatrice de Cotard réside dans le fait que la vie est prise aussi comme forme interne de mise en scène : la partie est elle-même le tout, le tout la partie.
La pièce évolue peu à peu, et prend un tournant décisif lorsque Cotard fait le choix de s’inspirer de sa propre vie, à la fois comme homme et comme créateur. On voit se dessiner toute la complexité du récit tissé par Kaufman : la synecdoque en question se trouve mise en abîme à l’infini. Seul le mystérieux personnage de Millicent Weems, sublimement incarné par Dianne Wiest, parviendra à prendre la place de Cotard et à lui donner le « rôle » dont il a tant besoin pour achever son œuvre (mais n’en révélons pas plus).
L’ingéniosité de Kaufman, à défaut de rythme parfois (mais comme on le sait, Kaufman débute comme réalisateur), se double d’un dénouement des plus pessimistes : l’ultime tragédie humaine, c’est celle de notre inéluctable ascension vers la mort. Paradoxalement, c’est de cette trop fatale issue, vécue à la fois en tant qu’homme et en tant que personnage, que naît le chef d’œuvre dramatique de Caden Cotard. La boucle est bouclée, et sa fin (le mot est bien évidemment à double-sens) sera sans doute son plus bel épanouissement artistique.
Derrière l’écran, un autre petit conteur d’histoires joue sa propre partie, avec ses petits techniciens, ses petits comédiens. Tour à tour il nous séduit, nous bouscule, nous enivre. Nous restons sans voix, et nous savourons…
Sébastien Cléro







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