Taking Woodstock – Ang Lee

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Près de quarante ans après le film-documentaire éponyme de Michael Wadleigh, Ang Lee relève le défi de donner vie à cet épisode de la culture occidentale et musicale qui est devenu une légende. Pour ne citer que quelques artistes et groupes qui se sont produits lors de ce festival, nous retiendrons les noms de Jimmy Hendrix, The Doors, The Who, Canned Heat, The Beatles, Frank Zappa & the Mothers of Invention, Big Brother & the Holding Company, Jethro Tull, King Crimson, Led Zeppelin. D’après le dossier du festival de Cannes, le réalisateur a voulu situer son film dans la lignée de ses précédentes œuvres : « Si THE ICE STORM, dont l’action se passe en 1973, est : « La gueule de bois de l’après-1969, alors TAKING WOODSTOCK est la magnifique nuit qui précède et le dernier moment d’innocence. » Ang Lee ajoute : « Après plusieurs films dramatiques, j’étais à la recherche d’une comédie – sans cynisme. C’est aussi l’histoire d’une libération, une histoire d’honnêteté et de tolérance – sur la naïveté que nous ne pouvons et ne devons pas perdre.» Il me semble que ce discours peut nous aider à remettre le film dans un contexte qui le garantira d’être perçu comme la caricature facile que nous pouvons faire de cette époque. Il assumera donc ses élans lyriques, sous forme d’images divisées en plusieurs plans, nous présentant le foisonnement des manifestations de l’esprit soixante-huitard au rythme des airs de Bob Dylan.  Le spectateur se prend au jeu et en sort empli, pour quelques heures, de « ce sentiment d’espoir, de bonheur et d’enthousiasme à déplacer des montagnes » que voulait justement communiquer le réalisateur. Il me semble que l’on pourrait cristalliser cet état d’esprit particulier dans la figure du producteur Mickaël Lang, auquel Jonathan Groff a su rendre son aura magnifique de sérénité, mémorable dans son arrivée en hélicoptère comme dans son départ à cheval.

Talking Woodstock nous immerge donc dans l’Amérique de mille neuf cent soixante-neuf. White Lake, village de l’Etat de New-York à l’économie vacillante, va soudain subir la vague enthousiaste et fraternelle de la jeunesse hippie. Le film s’ouvre sur un champ de fleurs capiteux, unique ornement d’un motel en désuétude. La propriétaire est une femme agressive, anxieuse, qui se révélera même économe jusqu’à la pathologie. Son mari est également un personnage rustre et acariâtre, âpre au gain. Leur fils Elliot, âgé de vingt-et-un ans et président de la chambre de commerce locale (composée de quelques ruraux sans enthousiasme), soutient tant bien que mal cette entreprise au bord de la faillite. Alors que le motel allait être hypothéqué, le jeune homme entend parler d’un concert annulé et contacte le producteur. C’est ainsi que, surmontant les préjugés et l’antipathie de ses concitoyens hostiles à ces « gosses » jugés déchaînés, Elliot va donner substance au rêve de ces « trois jours de paix et de musique ».

Par ailleurs, le festival sert aussi de toile de fond aux intrigues personnelles, puisqu’il est notamment l’occasion pour Elliot de mettre à jour et assumer son homosexualité ainsi que de découvrir un visage authentique de chacun de ses propres parents. Il s’agit donc bien également pour Elliot du « dernier moment de l’innocence », celui où il se découvre à lui-même et acquiert la force de se libérer de l’emprise de ses parents et des préjugés de la morale. A ses côtés, son ami Billy, vétéran du Vietnam encore sous le choc de la guerre, tente de rassembler les morceaux épars de sa personnalité, finalement cristallisés dans le souvenir de la colline pourtant défigurée (à l’instar de son esprit traumatisé ?). A travers ce personnage étranger, Ang Lee nous invite à réfléchir sur la folie, à la fois délire et lucidité de soi.

Talking Woodstock démarre cependant avec une certaine lenteur, lorsqu’Elliot tente d’organiser les préparatifs du festival. Heureusement, ces moments de longueur sont ponctués par un humour qui ne fait jamais défaut, grâce notamment aux personnalités campées par les parents d’Elliott, qui seront eux aussi happés par le délire allègre de la déferlante, le temps d’un instant de grâce involontairement provoqué par le hasch. Il ne faut pas oublier non plus les effervescences joyeuses de la troupe de théâtre avant-gardiste hippie Earthlight, qui occupe la grange voisine du motel, et prône la libération du corps et de l’esprit par la nudité.

Finalement, après maints atermoiements, tout se met laborieusement en place, et nous assistons à la rencontre improbable de ces deux univers, l’un replié sur ses craintes et ses préjugés, l’autre généreux d’un amour inconditionnel. Si c’est bien ce dernier qui l’emporte, cela est suggéré sans emphase moralisante, à travers l’apparition d’un policier venu « casser du hippie », et accompagnant finalement le héros au concert la fleur au casque, les doigts en V.

Le film atteint sans doute son apogée lors des images mouvantes, éclatantes, féériques de la marée humaine qui a envahi la colline, contemplées sous l’emprise de l’acide. La foule apparaît alors sous la forme d’une galaxie, et la scène, lumineuse, est bien « le centre de l’univers ».

Sophie Rouy

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