The Adjustment Bureau – George Nolfi
« Une pierre par exemple reçoit une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause venant à cesser, elle continuera de se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. (…) Concevez maintenant si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’en est d’aucun façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. »
Lettres de Spinoza (Lettre LVIII)
« On n’échappe pas à son destin »
Le programme de The Adjustment bureau (L’Agence) semble à priori simple : les lois du destin, à priori inaliénables, vont être transgressées de façon héroïque, par amour.
David Norris (Matt Damon) est promu à une brillante carrière de politicien après un discours qu’il a donné et qui lui fut inspiré par une rencontre. Ce discours (qui est en réalité un discours de défaite à des élections) insiste sur une idée, celle de l’authenticité. Idée importante : Matt Damon n’était pas, avant cette scène, quelqu’un d’authentique (une équipe de spécialistes, dit-il, effectue des choix à sa place ; la portée symbolique du discours est flagrante) mais seulement quelqu’un qui se prétendait authentique. Qu’est ce qui a changé entre temps ? Cette rencontre donc, et le cours du destin qui s’en suivra.
Mais est-ce vraiment à l’instant de cette rencontre que Matt Damon prendra conscience des choix qui sont fait pour lui et reprendra les reines de son destin ? On voit clairement que l’objectif du film est là : montrer le sacrifice de soi, voire du monde, au nom de l’amour, du couple. Matt Damon est prêt à sacrifier son brillant avenir pour Emily Blunt. Evidemment, l’idée est paradoxale (sans moi, il n’y a plus de nous deux). Elle semble d’ailleurs encrée dans des fondements de l’idéologie américaine (combien de blockbusters hollywoodien rejoignent cette même idée déjà parfaitement synthétisée dans Hellboy 2 : entre le monde et toi, je choisis toi) jusqu’à en devenir complètement contradictoire (sans le monde, toi – qui en fait partie – n’existes pas ; en somme tu n’existes que dans ton rapport au monde et non contre celui-ci). Ce pseudo-héroïsme est mû par un égoïsme et égocentrisme a peine voilé. Pourtant, nombre de fictions exemplaires (Donnie Darko et The Fountain pour ne citer que des fictions récentes) ont su s’en écarter, tout en théorisant l’idée de libre-arbitre particulièrement dans son rapport à l’amour.
Le principe égocentrique et malhonnête de l’hypothèse de The Adjustment bureau repose sur le fait que la déclaration d’amour est plus importante que l’amour lui-même (alors que la voie choisie par Richard Kelly et Darren Aronofsy, celle du sacrifice de soi pour l’autre, n’est pas une déclaration d’amour mais un manifestation d’amour, nuance importante). Ceci réduisant beaucoup de fictions Hollywoodiens a l’élaboration, comme ici, de pures techniques de dragues.
Si le premier problème du film est celui de sa fin (vouloir nous faire croire en l’amour parce qu’on en aperçoit la surface lisse) le second problème du film est celui des moyens (vouloir nous faire croire au libre-arbitre alors qu’il n’existe sans doute pas).
Deux éléments valident l’hypothèse que le destin lui-même est insurpassable (invalidant d’un coup l’idée d’un amour véritable) : le premier textuel, le second structurel.
Pourquoi David Norris tombe-t-il amoureux d’Elise (Emily Blunt) ? Parce que ce destin-là fut bel et bien prévu puis modifié (ceci est dit par les membres de l’agence). On suit donc les plans du destin, mais simplement des plans non-actualisés.
Aussi, la première rencontre de Damon et Blunt dans des toilettes pour femmes alors que Blunt vient de « crasher » un mariage (scène qui est un acte du destin) fait écho à une scène vers la fin du film où Matt Damon retrouve Emily Blunt dans des toilettes pour femmes alors qu’il vient de « crasher » son mariage. Cette scène-là, pourtant totalement programmatique puisqu’elle répète une scène précédente, se revendique être motivée par le choix conscient de Damon, donc comme étant le fruit de son libre-arbitre. Or, il n’en est rien. Sa valeur programmatique vient contredire la possibilité de libre-arbitre (d’ailleurs, cette scène-là est possible grâce à l’aide d’un agent du destin).
On pourrait conclure que le message paranoïaque du film est là: le libre-arbitre n’existe pas, l’amour non plus. Le problème de cette idée (consciente ou pas), ne vient pas tant de son problème de croyance en des sentiments supérieurs (l’amour, le libre-arbitre) que de son problème proprement fictionnel, problème qu’avait déjà Next (précédente « adaptation » de Philip K. Dick) : c’est-à-dire qu’à la fin, on nous explique qu’aucun choix n’a jamais été fait, et que, quasiment, le film n’existe pas.
On pourrait se demander enfin comment une lecture si contradictoire de Dick est-elle seulement possible ? Ou comment définir le libre arbitre comme illusion sans en annihiler le sentiment ? Pour cela, il suffirait d’exercer une pur travail de montage (comme construction de la fiction) à partir de l’extrait de Spinoza cité en exergue. Illustrer ce passage entier reviendrait à illustrer un pure mécanisme, qui n’a plus rien d’humain. Transformer ce pur mécanisme (aussi émouvant qu’une quelconque équation mathématique en somme) en fiction reviendrait à lui incorporer une humanité, (soit un point en dehors du système, ou la simple possibilité utopique d’un ailleurs). Cet ajustement à l’humain a déjà été simplement dit par Spinoza dans le cours de son discours : « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. » Telle est donc l’objectif de son exposé précédent : comment l’homme peut ignorer les causes qui le détermine ? Cette idée-là fut reprise maintes fois par Dick, notamment pour mettre en relation l’humain et l’androïde et insister sur le danger possible d’une société déshumanisante. Elle est contredite ici.
L’Histoire comme programme mécanique infaillible que semble annoncer The Ajustement bureau rejoint au passage une idée totalitaire. « L’Histoire, nous dit Dick, transforme les hommes en instruments pour servir son but à elle. Et l’Histoire, ou plutôt les hommes formés et compétents dans l’emploi des techniques de manipulation, et équipés de certains appareils, ont choisis pour eux-mêmes des desseins idéologiques tels que leur mise en œuvre leur paraît être une méthode, sinon nécessaire, du moins souhaitable, pour atteindre le but ultime qu’ils se sont fixés. »[1]
Dick laissait évidemment une place, un rôle à jouer pour l’humain mais si ce but ultime qu’il décrit est infaillible, la question essentielle que l’on viendrait à se poser serait plutôt : quelle place reste-t-il à l’action ? L’action étant nécessairement motivée par l’illusion du libre-arbitre, comment peut-elle simplement exister ?
Alexandre Kojeve nous en donne la réponse (dans Introduction à la lecture de Hegel, Paris, Gallimard, 1968, p.435) : « En fait, la fin du temps humain ou de l’Histoire, c’est-à-dire l’anéantissement définitif de l’homme proprement dit ou de l’individu libre et historique signifie tout simplement la cessation de l’Action au sens fort du terme. » Kojeve insinue dans cette phrase c’est que lorsque l’histoire aura achevé son parcours marxiste, l’homme retournera à une forme d’animalité, ou plutôt de machine. Le monde n’est plus qu’un programme, et la fiction, donc, n’existe plus. Dans ces conditions, lorsque sur cette planète tout sera nécessaire et plus rien ne sera utile, il y aura du sens à aller voir The Adjustement bureau, comme il y aura du sens à aller admirer, moyennant finances, un mixeur moyennement conçu.
Daniel Dos Santos
[1] Philip K. Dick, « Androïdes contre humains » (1972), in Si ce monde vous déplaît… et autres récit, 1978, Paris, éditions de L’éclat.






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