The Burning plain
By Raphael CLAIREFOND | août 4th, 2009 | Catégorie : Cinéma, DVD/video | No Comments »
Ça y est, c’est fait, le scénariste virtuose d’Inarritu passe derrière la caméra (suivant l’expression consacrée). Après divers courts-métrages et documentaires, enfin, il passe au long.
Que les aficionados se rassurent, ils ne seront pas déçus. Ils retrouveront sans surprise un récit choral articulant une galerie de personnages sur plusieurs strates de temporalités. Le centre névralgique du drame reste l’accident, en tant que point d’intersection de toutes les destinées, comme dans 21 Grammes et Babel. Deux accidents, même. Arriaga a en effet le don de tout démultiplier jusqu’à saturation. Trois portraits de femmes, sur trois générations. Compte tenu de sa capacité à emmêler les fils de son scénario, ces deux heures de cinéma ont largement de quoi tenir en haleine le spectateur le plus chevronné de Plus belle la vie.
Mais, finalement, y’a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil de la frontière mexicaine ? Il semble que la grande originalité du film tienne à l’angle adopté pour aborder les relations compliquées des deux pays voisins. Souvenons-nous qu’avec Babel, Arriaga passait par là où il était attendu, c’est-à-dire par le thème de l’exploitation économique. Qui a pu oublier la scène pathétique de la vieille bonne errant à la frontière en haillons, assaillie par les vagues de chaleur, filmée au ralenti par une caméra-vautour, épouvantable de cruauté morbide ? Prenant à contre-pied les attentes et les stéréotypes, The Burning Plain surprend par son traitement de deux histoires d’amour impossibles entre Mexicains et Américaines. Non pas que l’on découvre ici que l’amour ne connaît pas de frontière, Roméo et Juliette sont passés par là, mais il nous est au moins épargné le pathos et le misérabilisme. Et puis, faire passer l’amoureux(se) comme une marchandise clandestine en fuite, ce n’est tout de même pas rien.
Malheureusement, les détracteurs d’Inarritu, dont je fais certainement partie, ne pourront qu’être agacés par l’obstination d’Arriaga à mettre en scène la fatalité tragique du destin. Destins joués à pile ou face, scellés par de petits détails sur lesquels il ne peut s’empêcher d’insister. Je pense, à titre d’exemple, à la scène qui précède l’accident d’avion, où l’on comprend que l’identité du pilote aurait pu changer et que, forcément, tout aurait été différent. Manifestement, Arriaga dépense beaucoup d’énergie pour illustrer, sous toutes ses coutures le fameux « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » de Mallarmé. Forcément, le hasard, c’est lui, le scénariste, qui en est maître. Au final, il s’en dégage un goût prononcé pour les lourdeurs symboliques qui flirte trop souvent avec le chantage émotionnel.
Plus grave, cette obstination à articuler de manière quasi-chirurgicale le destin de ses personnages, le pousse à adopter cette fameuse construction narrative éclatée, qui fonctionne sur une surenchère de péripéties et de révélations. Dès lors, le mélodrame bascule irrémédiablement vers le film policier, et l’on se surprend à attendre le « Whodunit » de l’histoire, sans plus se préoccuper des méandres de l’âme humaine. Cette surcharge finit par étouffer les enjeux moraux et sentimentaux des personnages, et même la composition d’une Charlize Theron très à l’aise en nymphomane traumatisée par son passé ne parvient pas à susciter notre empathie. A l’époque, quand Tarantino réalisait Pulp Fiction, il prenait soin d’aérer sa pelote de laine, trouée qu’elle était par de jouissives digressions qui perdaient le spectateur pour mieux le ramener à l’essentiel. Et surtout, in fine, c’était dans ces dialogues à propos de quarter-pounder with cheese et de massages que résidait l’essence du personnage. Avec Arriaga, tout est trop bien ficelé pour nous amener jusqu’à la dernière pièce du puzzle. On finit, et c’est vraiment dommage, par ne voir que les contours des pièces au lieu de l’image qu’elles forment ensemble.
Terminons par une note positive. The Burning Plain a le mérite d’être moins tiré par les cheveux que Babel. Mieux, il est sauvé du pathos dégoulinant des films d’Inarritu par une mise en scène plus modeste et un usage parcimonieux de la musique tire-larme. Même s’il ne convainc pas toujours, en passant derrière la caméra, Arriaga a au moins tenu le pari de rendre un de ses scénarios regardable.
Raphaël Clairefond
















