The Curious Case Of Benjamin Button – David Fincher
By Daniel DOS SANTOS | août 1st, 2009 | Catégorie : Cinéma, DVD/video | 1 Comment »

Choisir sa maman : la fiction régressiste
Le rêve d’amour idéal, c’est le désir d’un chagrin parfait.
Prenons L’Étrange histoire de Benjamin Button, qui raconte une histoire d’amour impossible sur fond de paradoxe temporel. Le scénario n’a tellement rien à voir avec la nouvelle de Fitzgerald, dont il s’inspire, qu’on se demande pourquoi les producteurs n’ont pas choisi d’adapter (voilà un exemple mais il y en a certainement d’autres) Le Jeune homme, la mort et le temps de Richard Matheson, qui aurait sans doute mieux convenu ici, et ce, pour la simple et bonne raison que le roman de Matheson parle d’une histoire d’amour impossible sur fond de paradoxe temporel (ce qui est déjà plus que la nouvelle de Fitzgerald).
Le rêve d’amour idéal, c’est le désir d’un chagrin parfait.
La question de la nécessité d’une œuvre est toujours une mauvaise question. Dire que l’histoire, triviale et arbitraire, n’a rien de nécessaire serait faire fausse route. L’histoire d’amour, que l’on ramènera à un genre, la romance, dérive, comme l’explique Pessoa, du conte de fée.[1] Ce qu’on pourrait essayer de se demander, ce serait plutôt, d’où vient ce besoin de stéréotypes ? ou plutôt quelle doxa psychanalytique ou sociale on peut tirer de L’Étrange histoire de Benjamin Button ?
D’une part, il faut rappeler que les histoires d’amour n’ont ni histoire ni rapport à l’Histoire[2]. Et ce serait faire fausse route que d’essayer de voir Benjamin Button à travers le prisme Historique (quoi de plus vain, inutile et dépourvu de sens, par exemple, que de comparer l’Ouragan du film à Katrina[3]). Au contraire, Benjamin Button crée un monde latéral et clos, indifférent aux possibilités cognitives[4]. Et comme tout conte de fée, le film n’utilise pas l’imagination pour comprendre les tendances de la réalité mais comme fin en soi, en l’isolant des contingences réelles. Ici, la volonté de faire croire surpasse l’histoire qui doit la prédominer. Et, c’est bien là ce qu’il y a de commun dans toute histoire d’amour que l’on place au centre d’un soi-disant récit : pour contrecarrer à une certaine intellection et rester dans le domaine du sensible, on conteste les lois du monde empirique. Or il est intéressant de noter que cette contestation des lois du monde empirique passe systématiquement par l’idée de fatalité. Histoire d’amour et fatalité sont irrémédiablement liées.
Le rêve d’amour idéal, c’est celui d’un chagrin parfait.
Si l’on se tourne une seconde du côté du mythe, c’est du côté d’Œdipe qu’il faut regarder. Le complexe d’Œdipe est d’ailleurs (même si Freud le passe bien souvent sous silence) intimement lié à l’idée de destin. Et bien souvent, la relation est réciproque. Benjamin Button permet à merveille d’alterner tous les complexes liés à la relation parentale (Électre, Œdipe) tout en les liant à une funèbre destinée. L’ultime destin de l’amour parfait, est de simplement s’évanouir dans la mort, ce qui, d’une certaine façon, lui permet encore d’exister spirituellement et ce, à tout jamais. On pourrait alors s’attarder sur une lecture oedipienne de Benjamin Button, voir le film comme une construction du désir inavoué d’un retour in utero (Benjamin Button, notre vieil homme condamné à mourir nourrisson, fuit systématiquement toute figure maternelle dès qu’elle enfante : il quitte le foyer familiale peu après que sa mère adoptive ait un enfant, il fuit son grand amour peu après qu’elle ait un enfant ; comme si ces enfants sont une concurrence insupportable). Voilà finalement ce qui motive le parcours de Benjamin Button : c’est la quête d’une mère (rappelons que la mère biologique de Benjamin meurt durant l’accouchement) qui va s’unir à la quête de l’amour ; c’est cette nostalgie du moment où il ne faisait qu’un avec sa mère.
On en vient à deux idées : la première, fondation même de toute romance, vise à nous conforter avec l’idée que tout amour, même parfait, est condamné. La deuxième, nettement plus formelle, et d’ailleurs complètement contradictoire, vise à concevoir l’amour comme un concept immanent.
Indépendamment du monde extérieur, on prônera un rééquilibrage de notre for intérieur en trois temps : 1/ structurer nos désirs, 2/ évoquer nos peurs, 3/ diminuer nos angoisses.
Évidemment, tout cela confronte Benjamin Button a d’innombrables problèmes moraux souvent inconscients dont on se passera d’une quelconque énumération tant ils ont tous une visée conservatrice et férocement régressiste que l’on retrouve presque systématiquement dans toute romance. A ma connaissance, ces dernières décennies, seul Magnolia a su admirablement mettre en récit tous les problèmes et paradoxes du genre (alors même qu’il n’en fait pas totalement partie, ce qui est un paradoxe ultime). Et seul The Fountain aura réussi cette problématisation de l’amour transcendent au sens propre. Ici, le principe est différent, l’amour n’est pas tant associé au désir qu’au chagrin. L’objectif étant de dire qu’aimer n’est pas vivre pour soi-même, mais pour quelqu’un d’autre. Aimer par delà la mort tout en l’acceptant. Ainsi, l’amour transcende l’instinct même le plus bas et le plus fort : l’instinct de survie. Pourquoi ? Parce qu’en fin de compte, l’instinct de survie est toujours perdant.
Le rêve d’amour idéal, c’est celui d’un chagrin parfait, par delà désir et instinct.
Daniel Dos Santos
[1] Pessoa disait plus précisément « La romance est un conte de fée sans imagination » Voir Fernand Pessoa, Páginas sobre literatura e estética, Mem Marins, Europa-America, 1986, p. 60.
[2] L’utilisation des fifties dans Les Noces rebelles est un exemple parfait de ce que Fredric Jameson qualifierait « d’objet profondément gratuit ».
[3] Courant derrière la théorisation ou l’éclair de génie critique, on retrouve cette idée dans Les Cahiers du cinéma.
[4] Les contradictions du récit, innombrables, vont jusqu’à l’absurde : suivant le récit du journal intime de Benjamin Button, on nous décrit l’histoire de personnages qu’il n’a jamais connu.

















j’adore c’ette image