The Dark knight rises – Christopher Nolan

par

Happy ending

 

Dans le dernier plan de The Dark Knight Rises, Bruce Wayne (Christian Bale), après s’être fait passer pour mort, se trouve à Florence, Italie, en compagnie de Selina Kyle (Anne Hathaway alias Catwoman), alors qu’Alfred (Michel Caine) les observe d’une table voisine. Le couple réalise alors le souhait d’Alfred, c’est-à-dire que Bruce Wayne tourne la page « Batman », quitte Gotham pour toujours et fonde une famille loin de la ville qui aura été la source de tous ses traumas. Ce plan représente à lui seul la matrice du cinéma de Nolan, établie sur deux points précis : se baser sur le mensonge pour rétablir un ordre social (le principe moteur de Batman se concrétise parfaitement dans la phrase de Goethe « je préfère commettre une injustice plutôt que de tolérer un désordre »), et la (re)création d’une unité familiale.

Cette unité familiale avait été, à la fin de The Dark Knight, pulvérisée, transférée en quelques sortes vers le commissaire Gordon (Gary Oldman) qui lui seul aura réussi à sauver sa famille. Restait alors l’ordre social à rétablir et cela même grâce au mensonge : Batman endossera alors les crimes de Harvey Dent, tandis qu’Alfred brulera la lettre de Rachel Dawes (l’être aimée de Bruce Wayne) expliquant à Bruce qu’elle choisit d’épouser Dent, ce qui maintiendra ainsi l’illusion pour Bruce que l’horizon familial fut, au moins un temps, envisageable.

Le trajet qu’opérera le dernier film de Christopher Nolan est donc aussi simple que son objectif romanesque flagrant. Il s’agira pour Bruce Wayne d’outrepasser le trauma qui aura fait de lui le « vigilante » du nom de Batman en lui substituant la réalisation de ses désirs frustrés. C’est-à-dire que si la destruction de la famille Wayne créera Batman, la construction d’une nouvelle famille Wayne justifiera la mort de Batman. L’idéologie constitutive des films de Nolan est donc invariablement la même (et la fin de The Dark Knight Rises est pour cela un étrange écho de celle de Inception). Le mensonge est objet de jouissance parce qu’il concrétise un processus de réhabilitation. Comme pour Inception donc, il n’y a qu’un moyen de faire face à l’événement traumatique. Transformer un trauma émotionnel en problème logique ne résout pas le véritable problème (comment se débarrasser de ses fantômes) mais représente le seul moyen mis en place par l’esprit pour exorciser la mémoire récurrente du traumatisme. Il s’agira alors, pour The Dark Knight Rises de proposer à son personnage de Bruce Wayne une voie de sortie de la figure symbolique de Batman.

Cette voie de sortie, il la trouve dans le personnage de Selina Kyle, qui d’entrée de jeu, en volant les perles de la mère de Bruce Wayne, se propose comme une remplaçante symbolique. Elle sera à la fois ce qui motivera Bruce Wayne à remettre le costume de Batman et à l’abandonner définitivement. Néanmoins la justification de cette réappropriation de Batman par son double milliardaire a un nom : Bane (Tom Hardy). Le problème du film vient d’ailleurs de là : Bane est réduit à une simple fonctionnalité pour le personnage de Batman (la Némésis qu’il doit vaincre pour atteindre le bonheur idyllique façonné par ses traumas). Bane est le test ultime.

Après le personnage nihiliste du Joker, défiant l’ordre établi et replaçant la vérité au centre du système (quitte à défier la sainte loi du film de super-héros disant que chacun, super-héro ou super-vilain, n’est que le résultat de ses traumatismes) ; voici Bane, auto-proclamé « jugement » (reckoning) de Gotham city dont les ambitions sont au mieux contradictoires au pire incohérentes. Si le Joker opposait l’ordre de Batman au chaos, que peut proposer Bane dans un film qui se donne comme objectif essentiel (contextuel cela va sans dire) d’aller plus loin ? La réponse est une suite de maux donnés sans sens ni liens logiques : terrorisme, révolution, anarchie, totalitarisme. La critique du capitalisme bat son plein, quitte à se renverser sur elle-même. Car The Dark Knight Rises prend autant les apparats de la « critique du capitalisme » (pour les nuls, cela va sans dire) qu’il ne reproduit le processus historique de l’ex-URSS (proposition qui révèle évidemment toute critique du capitalisme comme nulle et non avenue). Après le terrorisme nihiliste, donc, la révolution et le totalitarisme (ou ce que Bane appellera « une nouvelle ère de la société occidentale ») ?

Dans une scène de La Chinoise de Godard, Francis Jeanson demande à Anne Wiazemsky : « À quoi ça sert d’aller tuer des gens si tu ne sais pas ce que tu vas faire après ? ». Lorsque le Joker répondrait que cela n’a pas d’importance, qu’il s’agit juste de révéler au peuple sa propre nature (en somme d’introduire de l’anarchie dans le système), Bane mentirait, prônant un équilibre (abstrait et subjectif) du monde pour masquer sa propre pathologie personnelle. À ce dernier, Jeanson pourrait répondre comme il le fait : « Je crois que vous savez seulement que le système actuel est odieux et je crois que vous êtes terriblement impatients d’en finir avec lui. ». Et effectivement, le projet de Bane peut se revendiquer comme apocatastatique. Il se résume pratiquement à cela : faire souffrir le monde puis le détruire. Quant aux procédés utilisés par Bane, il peut les revendiquer comme révolutionnaires, ils se résument pratiquement au totalitarisme d’une troupe de criminels. Car lorsque Bane parle au peuple (il se présente au peuple « non pas en conquérant mais en libérateur »), ce sont les criminels qui l’écoutent. Détour et contresens plutôt gênant (pour ne pas dire profondément choquant), la lutte des classes promise par Catwoman (« You’ll wonder how you could live so large and leave so little for the rest of us. » dira-t-elle à Bruce Wayne) n’est plus qu’un nivellement par le bas de l’éthique et la morale du petit peuple, c’est-à-dire une épidémie de criminalité, transformant les pauvres en leur accomplissement logique : des criminels-pilleurs. L’escalade trouve son point culminant lors d’une bataille finale en plein Wall Street. D’un côté, la milice de Bane (composée d’anciens prisonniers et de mercenaires), de l’autre, la police de Gotham City. Le combat pour le peuple de Gotham s’effectue donc sans lui (qui plus est dans un lieu hautement symbolique) alors même que Bane proclame quelques dizaines de minutes auparavant, en bon pseudo-communiste qu’il est, qu’il a rendu l’autorité au peuple de Gotham. Oui, la lutte des classes n’aura pas lieu. Ordre et justice sont rétablis par la police (sous l’égide de Batman) à la place du peuple (l’inverse donc ce qu’avait initié le Joker dans The Dark Knight). Et c’est le film tout entier qui se donne au mieux comme conservateur, au pire réactionnaire.

Pour ainsi dire, la tentation du mal a disparu totalement depuis The Dark Knight. Elle ne subsiste que dans un personnage secondaire, Selina Kyle, qui aussi passionnant soit-il, garde un rôle mineur (ceci étant aussi dû au fait que Nolan ne sait pas filmer les femmes ; Marion Cotillard en fait régulièrement les frais). Personnage ambigu, elle est enfermée in fine dans la matérialisation des désirs de Bruce Wayne, réduite elle aussi à la pure fonctionnalité (notons qu’Anne Hathaway a le mérite de donner forme à son personnage alors même que Christopher Nolan reste clairement plus intéressé par les symboles que par les images). Elle évolue au sein d’une histoire qui, en fin de compte, pourrait tout aussi bien n’être le rêve naïf (avec au menu héroïsme, martyr, victoire et enfin amour) de son personnage principal.